Les Solas de la foi reformée


- Introduction

- Sola Scriptura et non solo Scriptura

- Sola fide, la justification

- Sola fide, la foi

- Sola gratia

- Sola gratia, la nécessité de la grâce

- Sola gratia, causes de la grâce

- Sola gratia, la portée de la grâce

- Sola gratia, l'efficacité de la grâce

- Sola gratia, la durée de la grâce

- Solus Christus

- Soli Deo Gloria

- Soli Deo gloria, l'adoration en Eglise

- Soli Deo gloria, la vie des adorateurs

 

 

 

1- Introduction

 

Les Églises dites évangéliques sont toutes issues de la Réforme protestante du 16e siècle. Pourtant, il existe un immense décalage entre le message proclamé par les protestants d’alors et les protestants d’aujourd’hui. En considérant le monde évangélique actuel, j’ai le sentiment qu’une part importante des vérités fondamentales de la foi se perd à mesure que l’Église s’interroge sur sa raison d’être. Le but de ce livre est de réaffirmer la compréhension originelle du christianisme protestant. Je n’amorce pas la rédaction de ces chapitres simplement par la nostalgie d’une histoire oubliée qu’il faudrait dépoussiérer. Mais c’est par la conviction que l’Évangile de Jésus-Christ et des apôtres ne fut jamais aussi clairement proclamé qu’à la Réforme que je désire rappeler à mes coreligionnaires notre héritage théologique. Plaise au Seigneur d’utiliser ce petit ouvrage comme la voix de son ancien prophète qui proclamait à Israël : « Ainsi parle l'Éternel: Placez-vous sur les chemins, regardez, Et demandez quels sont les anciens sentiers, Quelle est la bonne voie; marchez-y, Et vous trouverez le repos de vos âmes! » (Jr 6.16).

Les anciens par lesquels nous cheminerons sont les cinq solas de la Réforme protestante. Les réformateurs avaient une compréhension des Écritures nettement différente de l’Église catholique romaine de leur époque. Leur théologie fut consolidée en cinq énoncés fondamentaux appelés les cinq solas. Il s’agit de sola Scriptura, sola fide, sola gratia, solus Christus et soli Deo gloria. Ces cinq expressions latines sont la quintessence de la foi réformée et furent les piliers de la Réforme. Les cinq solas sont aussi, à mon humble avis, l’expression la plus claire du christianisme biblique.

Sola Scriptura

Chapitre 1

Le point fondamental, sur lequel toute la Réforme protestante fut construite, fut l’Écriture seule. Il y a deux passages des épîtres de Paul auxquels je pense pour introduire ce principe. « Vous avez été édifiés sur le fondement des apôtres et des prophètes, Jésus-Christ lui-même étant la pierre angulaire. » (Ep 2.20) Certains diront que le seul fondement de l’Église c’est Jésus-Christ. À quoi je dis Amen! Par contre, de quel Christ parlons-nous? Est-ce le Christ des apôtres et des prophètes, c'est-à-dire le Christ des Écritures, ou un faux christ comme celui des mormons ou des témoins de Jéhovah par exemple? Une Église, pour être édifiée, doit impérativement s’élever sur le fondement des apôtres et des prophètes, c'est-à-dire la Bible.

L’autre passage auquel je pense est le suivant : « Selon la grâce de Dieu qui m’a été donnée, j'ai posé le fondement comme un sage architecte, et un autre bâtit dessus. Mais que chacun prenne garde à la manière dont il bâtit dessus. Car personne ne peut poser un autre fondement que celui qui a été posé, savoir Jésus-Christ. » (1 Co 3.10-11). Deux pièges ont guetté l’Église au cours de son histoire et elle y est parfois tombée: 1. Poser un autre fonde-ent que celui des apôtres en abandonnant la Parole de Christ. 2. Mal bâtir sur ce fondement, c'est-à-dire s’écarter du plan d’architecture tout en bâtissant sur le même fondement.

Puisqu’être réformé signifie croire et appliquer le principe du sola Scriptura, il est impératif de comprendre ce que ce principe signifie.

1. Qu’est-ce que sola Scriptura?

La Réforme protestante n’est pas arrivée avec la découverte du principe sola Scriptura, mais avec la découverte de la justification par la foi seule (sola fide). C’est un peu plus tard que les protestants sont arrivés à la conclusion inévitable du sola Scriptura. En étudiant la Bible, Martin Luther a redécouvert que l’homme n’est pas justifié grâce à ses bonnes œuvres, mais uniquement par la foi en Jésus-Christ... Lorsqu’il a commencé à prêcher cet Évangile, l’Église catholique romaine s’est farouchement opposée, car l’enseignement catholique romain était contraire. Luther, et tous ceux qui étaient de son avis se sont retrouvés devant un dilemme : ou bien l’Église catholique romaine a raison ou bien la Bible a raison, mais les deux ne peuvent pas avoir raison. Voici ce que Luther a répondu aux autorités catholiques qui l’ont sommé de se rétracter et de revenir à l’enseignement de Rome :

Puisque Votre Majesté Impériale et Vos Seigneuries me demandent une réponse nette, je vais vous la donner sans cornes et sans dents. Non! Si l’on ne me convainc par les témoignages de l’Écriture ou par des raisons décisives, car je ne crois ni au Pape ni aux conciles seuls, puisqu’il est clair comme le jour qu’ils ont souvent erré et qu’ils se sont contredits. Je suis dominé par les Saintes Écritures que j’ai citées, et ma conscience est liée par la Parole de Dieu. Je ne peux ni ne veux me rétracter en rien, car il dangereux d’agir contre sa propre conscience. Me voici, je ne puis autrement. Que Dieu me soit en aide!1

Sola Scriptura signifie que l’Écriture seule est la Parole de Dieu et qu’elle est la seule norme de la foi et de l’Église. La position protestante pouvait sembler être un progrès ou une nouveauté dans l’histoire de l’Église, mais comme l’écrit Keith Mathison, il s’agissait d’un retour à la position des apôtres et des premiers chrétiens jusqu’au Moyen-âge.

Des hommes comme Martin Luther et Jean Calvin n’ont pas créé une nouvelle doctrine lorsqu’ils ont combattu la tyrannie et l’apostasie de l’Église catholique romaine en établissant le sola Scriptura. En fait, les Réformateurs appelèrent l’Église à revenir à son enseignement précédent, à revenir à la conception qu’il n’existe qu’une seule source de révélation2.

Une Église qui se dit réformée doit nécessairement être une Église centrée sur la Parole. C’est ce que nous appelons la centralité des Écritures.

2. Qu’est-ce que la centralité des Écritures?

Beaucoup d’Églises protestantes acceptent le principe sola Scriptura en théorie, mais le rejettent en pratique en ne l’appliquant tout simplement pas. L’Église doit-elle être centrée sur la mission? Ou sur les relations entre croyants? Ou sur la famille? Ou sur l’amour? Ou sur l’étude? Ou sur la prière? Ou sur un projet qu’elle s’est donné? Ou sur la relation d’aide? Ou sur elle-même? La bonne réponse ne dépend pas de notre opinion, mais de celle de Dieu : qu’est-ce que Dieu nous appelle à mettre au centre de l’Église? La réponse est simple : Dieu nous appelle à Le mettre au centre de l’Église, de nos familles et de nos vies. Le prophète Ésaïe reçut une vision de Dieu : « L'année de la mort du roi Ozias, je vis le Seigneur assis sur un trône très élevé, et les pans de sa robe remplissaient le temple. »(Es 6.1). Seul le Seigneur doit remplir le temple, il ne doit y avoir de la place pour aucun autre que Lui. Les réformés croient qu’il n’y a qu’une seule façon pour l’Église d’être centrée sur Dieu, c’est en étant centré sur la Parole de Dieu. Il n’y a aucune séparation possible entre ce que Dieu dit et ce que Dieu fait, entre la Parole de Dieu et Dieu lui-même. Connaître l’Écriture c’est connaître Dieu, car il s’agit de la seule révélation par laquelle nous connaissons Dieu. Bien sûr il faut le Saint-Esprit pour comprendre la Parole, mais le Saint-Esprit n’agit pas séparément de la Parole. Ce que l’Esprit fait, la Parole le fait et vice-versa.

En étant centrée sur l’Écriture, l’Église sera en harmonie avec la volonté de Dieu pour sa mission, ses relations, l’amour et tout ce qui peut concerner une vie d’Église. Si la Parole n’est pas notre seule guide, nous nous éloignerons forcément de la volonté de Dieu. Nous ne deviendrons pas nécessairement des hérétiques, mais nous ne serons pas au diapason de Dieu et le Jour du Seigneur révélera que nous aurons mal construit sur le fondement.

Tous les grands réveils dans l’histoire de l’Église furent provoqués par la prédication de la Parole. Lorsque la vérité est proclamée, exposée et appliquée, la lumière jaillit. Inversement, tous les moments de déclin sont venus avec un abandon de la prédication biblique. Il n’y a absolument rien qui puisse remplacer la centralité de la prédication de la Parole dans l’Église, car « il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication » (1 Co 1.21). Malheureusement, de plus en plus d’Églises évangéliques, sans abandonner complètement l’Écriture, introduisent plusieurs autres éléments qu’ils placent au centre du temple. Un peu comme les Israélites qui continuaient de rendre un culte à l’Éternel, dans un temple rempli d’idoles. La prédication des Écritures est concurrencée ou carrément remplacée par des témoignages de vie, des partages, de la musique, des présentations actées ou audiovisuelles, l’étude et l’application d’un livre chrétien, des prédications sans contenu biblique, des prédications au contenu biblique partiel qui ne déclarent pas tout le conseil divin, etc. Dans ces circonstances, ce n’est plus Dieu qui parle à son peuple, mais l’homme; la vérité n’est plus proclamée, mais toutes sortes de discours agréables. La nouvelle façon d’implanter une Église, pour avoir du succès, consiste à demander aux gens, convertis ou non, ce qu’ils attendent d’une Église, comment ils veulent que leur Église réponde à leurs besoins et à ceux de la communauté. C’est maintenant l’homme qui définit ce qu’est l’Église et non Dieu.

A.W. Tozer avait perçu une grave erreur qui prenait déjà beaucoup d’ampleur à son époque (il est mort en 1963) : « Une des erreurs populaires aujourd’hui, et une de laquelle jaillit beaucoup de bruit et d’activités religieuses confuses dans les cercles évangéliques, est l’idée que l’Église doit changée avec les temps qui changent3... » Bien avant le pasteur Tozer, le pasteur Paul fit cette déclaration sur un ton grave et solennel :

Je t'en conjure devant Dieu et devant Jésus-Christ, qui doit juger les vivants et les morts, et au nom de son apparition et de son royaume, 2 prêche la parole, insiste en toute occasion, favorable ou non, reprends, censure, exhorte, avec toute douceur et en instruisant. 3 Car il viendra un temps où les hommes ne supporteront pas la saine doctrine; mais, ayant la démangeaison d'entendre des choses agréables, ils se donneront une foule de docteurs selon leurs propres désirs, 4 détourneront l'oreille de la vérité, et se tourneront vers les fables. (2 Tm 4.1-4)

La Bible est de moins en moins aimée parce que nous n’aimons pas tout ce qu’elle a à nous dire. Le message de l’amour de Dieu est merveilleux, mais ce que Dieu dit concernant la sanctification, l’obéissance, la consécration, l’abandon du monde et de nos penchants, l’exclusivité de Jésus-Christ et les choses de ce genre sont trop difficiles. Nous préférons ne pas les entendre. On raconte l’histoire d’un homme qui aimait la science et était fasciné par le monde microscopique. Un jour il fit l’acquisition d’un puissant microscope. Il était ravi de passer des heures à observer toutes sortes de choses sous l’œil puissant de son appareil et examinait tout ce qu’il pouvait. Alors qu’il s’apprêtait à manger son repas préféré, il examina sa nourriture avec le microscope et, à son plus grand dégoût, il s’aperçut que dans sa nourriture il y avait de minuscules petites créatures qui grouillaient par milliers. Il ne voulut pas en savoir davantage de peur de devoir renoncer à son plat favori. Après avoir mangé, il alla détruire le microscope et tenta d’oublier ce qu’il avait vu. C’est ainsi que plusieurs agissent avec la Bible, ils la trouvent merveilleuse, jusqu’au jour où elle leur revoit une image de leur propre cœur qu’ils ne veulent pas voir...

3. Pourquoi l’Écriture doit-elle être centrale?

Terminons avec une dernière question : pourquoi l’Écriture doit-elle être centrale? Voici trois raisons.

L’Écriture doit être centrale à cause de sa nécessité

La lumière naturelle, c'est-à-dire la sagesse des hommes, leur conscience et la nature ne peuvent nous conduire à salut dans la volonté de Dieu. L’Écriture est donc absolument nécessaire pour connaitre Dieu et faire sa volonté. Si l’Écriture n’était pas absolument nécessaire, nous pourrions mettre autre chose au centre de l’Église. Mais comme il est impossible d’être sauvé sans la prédication de la Parole (Rm 10.17), et comme il est impossible, une fois sauvé, de croître sans la prédication de la Parole (Hé 5.12-14 ; 1 P 2.2); il est donc nécessaire que l’Écriture soit centrale.

L’Écriture doit être centrale à cause de son autorité

Depuis le 18e siècle, il y a un dogme biblique qui est attaqué de toute part, il s’agit de l’inspiration des Écritures. La raison en est bien simple : si l’inspiration de l’Écriture tombe, l’autorité de l’Écriture tombe aussi... Le Nouveau Testament dit : « Toute Écriture est inspirée de Dieu » (2 Tm 3.16). Que signifie cette affirmation? Le mot « inspiré » vient du mot grec qeop, neustoj, theopneustos qui signifie littéralement soufflé par Dieu. Cela signifie que l’Écriture est sortie directement de Dieu. Voici la question qui nous permet de régler le problème de l’autorité dans l’Église : la Bible est-elle la Parole de Dieu ou la parole des hommes? S’il s’agit de la parole des hommes elle n’a pas plus autorité qu’une simple tradition faillible avec peut-être quelques bons préceptes. Cependant, l’opinion de Paul concernant la femme n’est que l’opinion de Paul et l’opinion de Jean concernant le péché n’est que l’opinion de Jean et les commandements de Moïse ne sont que les commandements de Moïse. Par contre, si toute l’Écriture est inspirée il s’agit de la Parole de Dieu, normative dans toutes ses affirmations et nul ne peut s’y soustraire. Nous croyons que la Bible est la Parole de Dieu parce qu’elle le dit, et nous savons que ce qu’elle dit est vrai à cause de témoignage du Saint-Esprit en nous.

Une Église réformée est une Église qui croit à l’inspiration verbale de toute la Bible; Dieu a inspiré les mots que les auteurs ont employés et non seulement les idées de la Bible. Une Église réformée se soumet donc entièrement à tout le conseil divin et ne conteste aucune affirmation de l’Écriture au nom de quelque revendication humaine que ce soit.

Réalisons-nous que Dieu nous parle chaque fois que sa Parole est prêchée? La prédication de la Parole de Dieu est la Parole de Dieu! Les prédicateurs de la Bible ne sont que des porte-paroles; lorsqu’ils prêchent fidèlement l’Écriture, c’est Dieu qui parle. Qu’ils soient humbles et très prudents, car ils seront jugés plus sévèrement (Jc 3.1). Cela peut sembler douteux de défendre ainsi la prédication lorsqu’on est celui qui prêche, en particulier à une époque si opposée à toute forme d’autorité où chacun revendique son autonomie. Mais que cela nous plaise ou non, Dieu a établi ici- bas plusieurs autorités et une seule est infaillible : Sa Parole. L’autorité de l’Église et de ses officiers repose uniquement sur la Bible.

Conclusion : celui qui résiste à la Parole résiste à Dieu. L’Écriture doit donc être centrale dans l’Église, car c’est la seule façon d’être soumis à Dieu et non aux hommes.

L’Écriture doit être centrale à cause de sa suffisance

Croyons-nous que la Parole de Dieu est vivante, qu’elle est efficace et qu’elle seule accomplit tous les desseins de Dieu? Dieu le croit lui : Hé 4.12 ; 1 P 1.23 ; Es 55.11. Si nous n’en sommes pas persuadés il ne faudra pas longtemps avant que nous prenions autre chose que la Parole de Dieu pour faire des disciples et les former. Nombre d’Églises sont tombées dans ce piège; elles cherchent des moyens toujours plus efficaces pour convertir de nouvelles personnes et faire progresser l’Église. Il y a certes des résultats, mais ils sont artificiels. On ne prêche plus l’Évangile pour sauver des âmes, mais des témoignages personnels ou des séminaires sur l’estime de soi. On n’enseigne plus la Bible pour édifier l’Église, mais on cherche des méthodes pour fidéliser les gens, on invente des ministères où les gens peuvent se réaliser sans nécessairement embrasser la vie de disciple telle que l’Écriture l’entend.

Tous ces efforts, possiblement sincères, mais fondamentalement erronés, démontrent que les chrétiens ont de moins en moins confiance dans la suffisance des Écritures. La Bible est-elle suffisante pour nous dire comment élever nos enfants, ou est-elle archaïque et dépassée? L’enseignement du Christ sur la mort à soi-même est-il suffisant pour résoudre nos problèmes d’estime personnelle? La Parole apostolique est-elle suffisante pour nous dire comment l’Église doit être bâtie ou avons-nous aussi besoin des méthodes empiriques des spécialistes? La prédication de la croix peut- elle encore sauver les brebis du Christ ou faut-il trouver un message plus attrayant pour au moins pour les attirer à l’Église? Voici un passage que nous ferions bien de nous rappeler :

27 Le riche dit: Je te prie donc, père Abraham, d'envoyer Lazare dans la maison de mon père; 28 car j'ai cinq frères. C'est pour qu'il leur atteste ces choses, afin qu'ils ne viennent pas aussi dans ce lieu de tourments. 29 Abraham répondit: Ils ont Moïse et les prophètes; qu'ils les écoutent. 30 Et il dit: Non, père Abraham, mais si quelqu'un des morts va vers eux, ils se repentiront. 31 Et Abraham lui dit: S’ils n'écoutent pas Moïse et les prophètes, ils ne se laisseront pas persuader quand même quelqu'un des morts ressusciterait. (Lc 16.27-31)

L’Écriture doit être centrale parce qu’elle est pleinement suffisante pour mener les croyants et l’Église dans toute la volonté divine. Seule la Parole de Dieu est efficace pour sauver et édifier les croyants.

Lecture supplémentaire : Es 8.19-20 ; 55.10-11

1 Cité par J.M. Nicole, Précis d’histoire de l’Église, Nogent-sur-Marne, Éditions de l’Institut Biblique, 1972, p. 141.


2 Keith A. Mathison, « Sola Scriptura », After Darkness, Light, Phillipsburg, P&R, 2003, p. 35

3 Cité par Tom Lyon, The Centrality of Preaching, Fullerton, Reformed Baptist Publications, p. 1. 4

2- Sola Scriptura et non solo Scriptura

 

 Chapitre 2

Nous avons commencé à examiner ce qu’est une Église réformée. Le premier point que nous avons vu est le principe sola Scriptura. Nous avons dit qu’une Église qui adhère véritablement à ce principe doit être centrée sur la Parole de Dieu. Puis nous avons considéré trois raisons pour la centralité de la Parole :

1. La nécessité des Écritures. 2. L’autorité des Écritures. 3. La suffisance des Écritures.

Nous allons voir ce que ne signifie pas sola Scriptura. Le théologien réformé Keith Mathison écrit :

La doctrine du sola Scriptura a été attaquée pendant des siècles. Plusieurs protestants savent que l’Église catholique romaine a rejeté cette doctrine. Cependant, la plupart des protestants ignorent qu’une grande partie des évangéliques a aussi rejeté la doctrine sola Scriptura en altérant complètement son sens1.

Aujourd’hui, je vais expliquer deux points essentiels à la foi réformée. D’abord le véritable sens de sola Scriptura. Pour beaucoup de croyants, sola Scriptura est devenu solo Scriptura; c'est-à-dire l’Écriture en solo. Ceci est une déviance historique qui n’a rien à voir avec le sola Scriptura de la Réforme et qui n’a rien à voir avec l’enseignement de la Bible sur elle-même.

Sola Scriptura et non solo Scriptura

Il y a quelques années je me trouvais dans une autre Église. Celui qui présidait le culte déclara la chose suivante : « Un texte de la Bible c’est comme un diamant, chacun peut regarder le même texte sous un angle différent et tous les angles reflètent la lumière. Ainsi, je peux comprendre un texte d’une manière et un autre frère a une autre compréhension, mais nous sommes tous éclairés par le Seigneur. » Manifestement, ce frère ne réalisait pas l’énormité de cette affirmation. Le relativisme qu’on retrouve dans le monde, où chacun a sa vérité, a fait son chemin jusque dans l’Église.

Solo Scriptura signifie que chacun lit la Bible pour soi. L’Écriture n’a plus de sens objectif et communautaire, mais un sens subjectif et individuel. Les exégètes, commentateurs et prédicateurs n’ont plus d’autorité comme interprètes du texte sacré, car le Seigneur « montre » à chacun individuellement ce qu’il veut lui dire. On m’a raconté cet incident avec Donald Carson. Cet exégète du Nouveau Testament est reconnu comme une sommité dans le monde. Étant natif de Montréal, il parle bien français; il fut invité par SEMBEQ pour donner un cours. Dans le cours se trouvait un frère d’une Église baptiste. Lors d’une pause, ce frère alla voir M. Carson pour lui expliquer sa divergence de vues avec son interprétation d’un texte qu’il avait commenté durant le cours. Le frère en question lui dit : « Le Seigneur m’a montré ce que ce texte signifie ». Sagement, le Dr Carson lui répondit :

« Mais à moi aussi le Seigneur a montré ce que ce texte signifie. » Au lieu de remettre en question son interprétation et surtout sa méthode d’interprétation, ce frère conclut : « Humm, il semble que le Seigneur a un message différent pour chacun de nous »

Le solo Scriptura vient d’une mauvaise compréhension de la direction de Dieu dans nos vies : l’idée selon laquelle Dieu nous guide selon un plan individuel qu’il nous révèle progressivement et de manière mystérieuse tout au long de notre vie. Cette idée vient d’une tradition et non de l’Écriture sainte, et on tente d’y faire correspondre des textes de ce genre :

« Quand le consolateur sera venu, l'Esprit de vérité, il vous conduira dans toute la vérité. » (Jn 16.13). Ou encore : « Pour vous, l'onction que vous avez reçue de lui demeure en vous, et vous n'avez pas besoin qu'on vous enseigne; mais comme son onction vous enseigne toutes choses... » (1 Jn 2.27).

Ces textes n’enseignent pas l’idée d’une direction directe du Saint-Esprit. Le premier texte est une promesse que Christ fit à ses apôtres afin qu’ils puissent être ses représentants officiels pour fonder l’Église (Ep 2.20 ; Mt 16.18), établir la doctrine nécessaire au salut (Mt 16.19 ; Jn 20.22-23) et rédiger le Nouveau Testament (Phm 1.8 ; 1 Co 7.10-12 ; 1 Th 2.13). Sans l’action surnaturelle du Saint-Esprit auprès des apôtres, une telle autorité aurait été catastrophique entre les mains de pécheurs. Le deuxième texte déclare que nous connaissons que la Parole apostolique est la vérité par le témoignage du Saint-Esprit en nous. L’Esprit nous conduit à demeurer dans la Parole qu’Il illumine en nous. L’illumination de la vérité est différente de la révélation de la vérité : la révélation consiste à révéler ce qui ne l’était pas, tandis que l’illumination consiste à éclairer ce qui est déjà révélé. De plus, 1 Jean 2.27 ne nie pas la nécessité pour l’Église d’être enseignée par des ministres de la Parole ainsi qu’elle le déclare ailleurs (Ep 4.11-15).

Concernant l’interprétation biblique, il y a un texte que nous devons absolument considérer, il s’agit de 2 Pierre 1.20-21 : « sachant tout d'abord vous-mêmes qu'aucune prophétie de l'Écriture ne peut être un objet d'interprétation particulière, car ce n'est pas par une volonté d'homme qu'une prophétie a jamais été apportée, mais c'est poussés par le Saint-Esprit que des hommes ont parlé de la part de Dieu. » Voici d’autres traductions du verset 20:

TOB: Avant tout, sachez-le bien: aucune prophétie de l'Écriture n'est affaire d'interprétation privée.

Jérusalem: Avant tout, sachez-le : aucune prophétie d'Écriture n'est objet d'explication personnelle

Français courant : Avant tout, sachez bien ceci: personne ne peut interpréter de lui- même une prophétie de l'Écriture.

De toute évidence, la Bible ne cautionne pas la tendance solo Scriptura. L’Écriture fut révélée de Dieu, ce ne sont donc pas les prophètes ou l’Église qui donnent le sens à la Parole de Dieu, mais celle- ci a un sens en elle-même. Le sens d’un texte est donc objectif et ce sens est le même pour tous

même si l’application peut différer d’un endroit à l’autre. Pierre déclare que le sens d’un texte est objectif lorsqu’il écrit : « les personnes ignorantes et mal affermies tordent le sens [des lettres de Paul], comme celui des autres Écritures » (2 P 3.16). Pour tordre le sens, il faut d’abord qu’il y ait un sens. Notre tâche est de découvrir ce sens et non de l’inventer.

La plupart des erreurs théologiques viennent du fait qu’on ne laisse pas l’Écriture s’interpréter elle- même. Ces erreurs surviennent lorsque nous laissons notre imagination, nos présupposés ou nos lunettes théologiques déterminer le sens d’un passage et ainsi nous emprisonnons souvent le sens véritable d’un texte en l’associant à une idée préconçue. Ainsi, nous tirons des conclusions d’un texte alors que nous avons prédéfini son interprétation possibles. Voici à quoi ressemble cette façon de faire. Un homme marchait sur le trottoir, en marchant il rencontra un ami qu’il n’avait pas vu depuis longtemps. Salut, comment ça va? – lui demanda-t-il. Ça va merveilleusement bien, surtout depuis que j’ai commencé à prendre des cours de logique – lui répondit son ami. Des cours de logique? – rétorqua l’homme intrigué. Content de pouvoir exposer sa logique, l’ami répondit : Je vais te donner un exemple... As-tu un aquarium chez toi? Oui – dit-il. Si tu as un aquarium c’est parce que tu aimes l’eau et le monde aquatique. Y a-t-il des poissons dans ton aquarium? Oui, bien sûr – affirma l’homme. Donc si tu as des poissons que tu nourris quotidiennement c’est que tu aimes les espèces vivantes, tu aimes la vie. As-tu une variété de poissons? Oui, j’ai des poissons tropicaux bleu, jaune et noir. C’est donc parce que tu aimes la diversité, – continua son ami. Alors si tu aimes la diversité, logiquement tu n’es pas raciste. Wow – répondit l’homme stupéfait, c’est logique! Dis-moi où je peux m’inscrire à ce cours ça m’intéresse. L’homme continua son chemin heureux et absorbé par la logique irréductible qu’on venait de lui démontrer. Un autre ami l’arrêta pour le saluer et prendre de ses nouvelles. L’homme, tout fier, déclara qu’il s’apprêtait à prendre des cours de logique. Des cours de logique? – demanda son autre ami. Je vais te donner un exemple – lui dit-il. As-tu un aquarium chez toi? Non – répondit son ami. Eh bien, tu es un raciste!

Comme cet homme, nous ne faisons pas toujours les bonnes associations en interprétant la Bible. Voici un exemple que j’ai vu très souvent. Vous connaissez le verset où Paul dit : « la lettre tue, mais l'Esprit vivifie »? L’association que l’on fait souvent est que l’enseignement sec de la Bible tue, mais les communications compatissantes avec l’onction du Saint-Esprit restaurent... Cette interprétation n’a cependant rien à voir avec ce que Paul dit, il s’agit d’une « interprétation particulière ». Dans ce passage Paul compare l’Ancienne Alliance et la Nouvelle Alliance; l’Ancienne Alliance (la lettre) n’avait pas pour but de donner la vie éternelle, mais de condamner le péché, tandis que la Nouvelle Alliance (l’Esprit) donne la vie. Ainsi, « la lettre tue, mais l'Esprit vivifie », mais pour arriver à comprendre ce verset, il faut laisser le reste du passage et les passages parallèles faire l’interprétation pour nous. Ceci est « la règle infaillible pour l’interprétation de l’Écriture ».

Une dernière chose avant de passer à notre prochain point. Une Église réformée est une Église confessionnelle. Être confessionnel signifie que nous adhérons à une confession de foi. La vérité s’exprime dans des mots et se résume par des propositions compréhensibles. Être confessionnel signifie que nous avons une compréhension commune de la vérité puisque la vérité a été destinée à être comprise ecclésialement : « l'Église du Dieu vivant [est] la colonne et l'appui de la vérité » (1 Tm 3.15). C’est par l’Église que Dieu a destiné la vérité à être comprise, affirmée et élevée et ce, de manière corporative. L’interprétation de l’Église n’est pas infaillible, mais elle est beaucoup plus sûre que l’interprétation privée. Être réformé signifie se soumettre aux vérités bibliques que l’Église chrétienne a affirmées et élevées au cours de son histoire. Ces vérités ne sont pas seulement des balises générales, mais sont l’essence même de la foi. L’unité de la foi est une unité confessionnelle. L’histoire confirme que plus les croyants penchent vers le solo Scriptura, plus ils se divisent.

Lecture supplémentaire 2 P 1.19-21

1 Keith A. Mathison, « Sola Scriptura », p. 51.

 

3- Sola fide, la justification

 

Chapitre 3

Le deuxième sola de la foi réformée est le sola fide, qui signifie par la foi seule; sous-entendu que la justification est par la foi seule et non par les œuvres. Avant de considérer la place et la fonction de la foi dans la justification, nous devons considérer la justification elle-même, car nous ne comprendrons pas ce que signifie être justifié par la foi si nous ne comprenons pas ce qu’est la justification. Nous nous limiterons à la définition de la justification; dans notre prochaine étude, nous verrons comment les croyants sont justifiés par la foi.

La doctrine de la justification est l’une des plus importantes dans l’édifice du christianisme. Le réformateur Luther déclara qu’il s’agit de la doctrine sur laquelle l’Église tient ou s’écroule. Calvin écrit que la justification « est l’article principal de la religion chrétienne1 ». De tout temps il y a eu des erreurs graves quant à cette doctrine et aujourd’hui encore, même dans nos milieux, cette doctrine essentielle n’est pas toujours bien comprise. Nous aborderons la justification sous trois points : 1. la nature de la justification; 2. le problème de la justification; et 3. la solution de la justification.

1. La nature de la justification

La justification ne nous rend pas meilleurs ni pires, elle ne change pas notre cœur ou notre pensée, car cela n’est pas le rôle de la justification, mais il s’agit du rôle de la sanctification qui a lieu seulement après la justification. Que fait donc la justification? Elle est un verdict, une déclaration légale, un jugement juridique. Justifier consiste à déclarer juste. La justification est l’inverse de la condamnation : de même que condamner consiste à déclarer coupable et non à rendre coupable, justifier consiste à déclarer juste et non à rendre juste. En nous justifiant, Dieu nous déclare justes, mais il ne nous rend pas justes. Luc 7.29 démontre que le mot justifier ne peut pas signifier rendre juste : « Et tout le peuple qui l'a entendu et même les publicains ont justifié Dieu ». Les publicains ont-ils rendu Dieu plus juste qu’il ne l’était déjà ou l’ont-ils simplement déclaré juste? La réponse est évidente : justifier Dieu signifie déclarer que Dieu est juste; c’est également ce que Dieu fait avec nous.

Avant la Réforme ce n’est pas ainsi qu’on concevait la justification. Pour les catholiques romains la justification consistait à rendre juste et non à déclarer juste. Pour pouvoir entrer au ciel, il fallait devenir parfaitement juste sans aucun péché. Cette justification s’opérait par l’infusion de la grâce de Dieu en nous. Au moyen des sacrements, on infusait Christ dans le pécheur et sa présence, mélangée aux bonnes œuvres du pratiquant, purifiait progressivement le chrétien. La justification était considérée comme un processus continuel jusqu’à ce que la perfection soit atteinte. Si le chrétien mourait avant d’être devenu parfait, il allait au purgatoire, un enfer temporaire, jusqu’à ce qu’il soit complètement purifié avant d’entrer au paradis.

Les réformés ont rejeté la conception romaine de la justification par infusion. D’après les réformés, l’Écriture enseigne que la justification consiste simplement à changer notre statut juridique devant Dieu pour nous faire passer d’un statut de coupables à un statut de justes. Les réformés voient la justification comme un verdict dans lequel Dieu acquitte définitivement le croyant. De ce verdict découlent toutes les bénédictions spirituelles. Le croyant n’a pas à attendre de devenir parfait pour recevoir la vie éternelle, il la reçoit dès l’instant où il met sa foi en Christ.

Voici comment Sinclair Ferguson compare la position catholique avec la position réformée : « La justification *chez les catholiques+ devient le but vers lequel l’individu progresse, non le fondement sur lequel toute la vie chrétienne est vécue2. » Les catholiques vivent toute leur vie dans l’attente d’être déclarés justes, tandis que les réformés vivent toute leur vie sur le fait qu’ils ont été déclarés justes. Les catholiques voient la justification comme un acte progressif, tandis que les réformés voient la justification comme une déclaration définitive. Les catholiques doivent gagner leur ciel, tandis que les réformés le reçoivent gratuitement du fait qu’ils ont été déclarés justes.

2. Le problème de la justification

La justification, telle que nous l’avons définie, pose un sérieux problème : comment Dieu peut-il déclarer juste des injustes tout en demeurant un Dieu juste? Paul comprend ce problème lorsqu’il affirme que Dieu devait agir « de manière à être juste tout en justifiant » (Rm 3.26). Dieu peut-il, sans mentir, rendre un verdict légal sur nos vies et nous déclarer justes devant sa loi ? Cela semble impossible pour la raison suivante : « Tous ont péché » (Rm 3.23). Si tous ont péché, tous sont coupables. L’Écriture dit : « Celui qui justifie le méchant et celui qui condamne le juste sont tous deux en abomination à l'Éternel. » (Pr 17.15, Darby). Abraham déclare à Dieu : « Faire mourir le juste avec le méchant, en sorte qu'il en soit du juste comme du méchant, loin de toi cette manière d'agir! loin de toi! Celui qui juge toute la terre n'exercera-t-il pas la justice? » (Gn 18.25). Dieu pourrait sans problème nous déclarer justes si nous étions justes, mais l’Écriture déclare que Dieu est « celui qui justifie l'impie » (Rm 4.5). Il s’agit d’une totale contradiction : déclarer juste l’impie est un outrage à la justice, c’est un mensonge, c’est un paradoxe, une contrevérité, une aberration.

Comment Dieu peut-il faire une chose si contraire à sa propre nature? Comment Dieu peut-il faire une telle chose et demeurer juste lui-même? Que penseriez-vous d’un juge qui acquitterait un voleur, ou un tueur, ou un violeur? Des sanctions seraient immédiatement prises contre un tel juge. Pourtant, Dieu déclare justes les impies que nous sommes. Nous avons menti, haï, convoité, volé, commis des impuretés, des sacrilèges; il n’y a pas un commandement que nous n’avons pas transgressé et Dieu nous déclare justes malgré tout. Comprenez bien, Dieu ne fait simplement nous pardonner nos péchés, il nous déclare justes, c’est bien différent. Dieu déclare que nous avons parfaitement respecté sa loi et que nous sommes des justes qui méritent la vie éternelle. Le problème c’est que tout le monde sait que c’est faux!

3. La solution de la justification

Maintenant que le problème de la justification est posé, voyons la solution que la Bible lui apporte. L’Écriture nous annonce une bonne nouvelle : Dieu a trouvé un moyen, non seulement de ne pas condamner les coupables, mais de les déclarer justes, tout en demeurant juste. Arrêtons-nous, avant de contempler cette solution, pour admirer la toute-puissance et la bonté infinie de Dieu. Un jour les disciples réalisèrent l’impossibilité pour l’homme d’entrer au ciel de lui-même : « Les disciples, ayant entendu cela, furent très étonnés, et dirent: Qui peut donc être sauvé? Jésus les regarda, et leur dit: Aux hommes cela est impossible, mais à Dieu tout est possible. » (Mt 19.25-26). Mes frères bien- aimés, il faut que vous compreniez que c’était radicalement impossible pour nous d’être sauvés. Notre salut était quelque chose de réellement impossible et non simplement un gros défi à relever, nous ne pouvions pas ne pas être condamnés. C’est dans l’Évangile que l’omnipotence de Dieu prend tout son sens.

Voici pourquoi notre justification était impossible sauf à Dieu. Lorsque Dieu a créé l’homme, il a établi une alliance avec lui. Cette alliance était le cadre qui définissait la relation entre Dieu et l’homme. Il s’agissait de l’alliance des œuvres. Les termes de cette alliance étaient très simples : l’obéissance égale la vie, la désobéissance égale la mort (Gn 2.16-17 ; Rm 5.12ss). Cette alliance était valide non seulement pour Adam, mais pour tous ses descendants. Lorsqu’Adam a désobéi, il a entraîné toute l’humanité avec lui dans sa chute : « par une seule offense la condamnation a atteint tous les hommes » (Rm 5.18). Après la chute, l’alliance des œuvres n’a pas été abolie, car elle est la base du principe de justice. Par contre, cette alliance ne peut que condamner et donner la mort dorénavant puisque tous désobéissent; sa promesse de donner la vie ne sert plus à rien. C’est ce que Paul veut dire en écrivant : « S'il eût été donné une loi qui pût procurer la vie, la justice viendrait réellement de la loi. » (Ga 3.21). La loi de l’alliance des œuvres ne peut aucunement procurer la vie « parce que la chair [le péché] la rendait sans force » (Rm 8.3).

À cause de l’alliance des œuvres, Dieu ne peut pas ne pas condamner le péché. Voici donc ce qui rend notre justification impossible : ayant tous péché (Rm 3.23), Dieu peut uniquement nous déclarer coupables et nous condamner. La condamnation c’est la mort (Rm 6.23). À ce point nous sommes dans le désespoir total; il n’y a rien que l’homme puisse faire pour remédier à cette situation. Il faut absolument que tous les hommes soient condamnés, autrement Dieu commet une injustice. La seule possibilité pour que les coupables ne soient pas condamnés étant qu’un juste soit condamné à leur place. Cela est radicalement est impossible, premièrement parce qu’il n’y a pas même un seul juste (Rm 3.10) et deuxièmement parce qu’aucun juste n’accepterait de mourir pour des coupables
(Rm 5.7-8).

C’est ici que l’impossible devient un accomplissement historique; Dieu fait une chose que seule l’omnipotence pouvait accomplir: il s’incarne et devient un homme. Le Dieu infini est devenu un homme caractérisé par la finitude; il s’agit d’un mystère impénétrable pour la raison, mais que le Seigneur a pourtant accompli. Dieu fait des merveilles. Christ, Dieu fait homme, est venu dans le monde expressément afin de pouvoir justifier l’homme. Voici donc comment l’injustifiable a été justifié par l’œuvre de Christ.

L’obéissance active et passive de Christ

Nous lisons en Romains 5.19 : « Car, comme par la désobéissance d'un seul homme beaucoup ont été rendus pécheurs, de même par l'obéissance d'un seul beaucoup seront rendus justes. » Généralement, dans nos milieux, nous comprenons que nous sommes justifiés par la mort de Jésus pour nos péchés. Cela est vrai, mais seulement à moitié. Si Dieu ne considérait que la mort de Jésus pour nous, nous ne serions plus condamnés, mais Dieu ne nous déclarerait pas justes. Pourquoi? Parce que Dieu exige plus qu’un paiement pour les péchés, il exige une parfaite obéissance à sa justice. Seul celui qui fournit une obéissance parfaite sera déclaré juste et obtiendra la vie éternelle. Dans son état d’innocence, Adam était capable d’une telle obéissance, mais depuis la chute aucun homme n’a pu obtenir la vie éternelle par son obéissance, sauf un : le dernier Adam qui est né sans péché.

Nous ne sommes pas justifiés seulement par la mort de Jésus, mais aussi par sa parfaite obéissance à la loi. Avez-vous déjà remarqué que l’Écriture dit que c’est par l’obéissance de Christ que nous sommes sauvés? « Par l'obéissance d'un seul beaucoup seront rendus justes. » (Rm 5.19) « Ayant paru comme un simple homme, il s'est humilié lui-même, se rendant obéissant jusqu'à la mort, même jusqu'à la mort de la croix. » (Ph 2.8) C’est ce qu’on appelle l’obéissance active et passive de Christ. Son obéissance passive consiste à subir passivement le châtiment que nous méritons. Par l’obéissance passive de Christ, nous sommes sauvés de la condamnation. Son obéissance active consiste à obéir parfaitement à toute la loi afin de recevoir le statut de juste et les privilèges qui y sont rattachés. Par l’obéissance active de Christ, nous sommes déclarés justes et héritons de la vie éternelle.

Pour nous aider à comprendre ce que signifie la justification par l’imputation de l’obéissance de Christ, voici deux illustrations. La première vient d’un pasteur non réformé qui tentait d’expliquer à un jeune homme ce qu’est la justification. Il prit la main du jeune homme et lui dit : « Cette main c’est toi ». Puis il prit un gros livre noir et le mit dans sa main en disant : « Ceci est ton péché. La colère de Dieu est sur toi, car Dieu hait le péché. Ta condamnation est assurée. » Ensuite il prit l’autre main du jeune homme et lui dit : « Cette main c’est Christ ». Finalement, il enleva le gros livre noir de

sa main et le déposa sur la main qui représente Christ en lui expliquant que Christ a porté son péché et a été puni à sa place de sorte qu’il n’y a plus de condamnation pour lui.

Voici la même illustration, racontée par un pasteur réformé. Le pasteur prit la main du jeune homme et lui dit : « Cette main c’est toi ». Puis il prit un gros livre noir et le mit dans sa main en disant : « Ceci est ton péché. La colère de Dieu est sur toi, car Dieu hait le péché. Ta condamnation est assurée. » Ensuite il prit l’autre main du jeune homme et lui dit : « Cette main c’est Christ ». Puis il prit un gros livre blanc et le déposa dans la main représentant Christ en disant : « Ceci est la parfaite justice de Christ qui le rend agréable et juste aux yeux de Dieu ». Il prit le livre noir et le déposa sur la main représentant Christ et prit le livre blanc et le déposa sur la main représentant le jeune homme; puis il lui lut 2 Corinthiens 5.21 : « Celui qui n'a point connu le péché, il l’a fait devenir péché pour nous, afin que nous devenions en lui justice de Dieu. »

La justification c’est plus que le pardon de nos péchés, c’est l’imputation de la justice de Christ. C’est ce que Paul veut dire lorsqu’il affirme que Christ « a été fait pour nous sagesse, justice et sanctification et rédemption » (1 Co 1.30). Être justifié ne signifie pas que Dieu a aboli la justice de sa loi pour que nous puissions vivre impunément. La justice de la loi est dorénavant accomplie en nous qui croyons, de sorte que l’Écriture dit : « Ayant été affranchis du péché, vous êtes devenus esclaves de la justice. » (Rm 6.18). Un peu plus loin, elle continue : « Dieu a condamné le péché dans la chair, en envoyant, à cause du péché, son propre Fils dans une chair semblable à celle du péché, et cela afin que la justice de la loi fût accomplie en nous. » (Rm 8.3-4). Nous ne sommes pas simplement pardonnés, nous sommes justifiés, c'est-à-dire déclarés justes; c’est pourquoi nous avons une justice qui « surpasse celle des scribes et des pharisiens » (Mt 5.20). Parce que Christ nous a donné sa justice, nous marchons avec la loi écrite dans nos cœurs par le Saint-Esprit de Dieu.

Une fois que Dieu nous impute gratuitement la justice de Christ, il peut, sans mentir, nous déclarer justes et nous accorder la vie éternelle. Nous n’avons pas besoin d’attendre le jugement final pour connaître le verdict de Dieu sur nos vies, déjà nous sommes justifiés. En Jésus-Christ, Dieu a été juste sans anéantir sa miséricorde et il a été miséricordieux sans anéantir sa justice. L’Évangile de Jésus-Christ est la seule réponse de Dieu à l’humanité. Ce n’est que dans l’Évangile où Dieu peut se montrer juste et miséricordieux à la fois. Je parlais avec un musulman l’autre jour qui affirmait qu’Allah était miséricordieux; je lui ai répondu « Il n’est donc pas juste? » Surpris, il rétorqua « Mais oui il est juste ». Je lui ai alors expliqué qu’il ne pouvait pas avoir les deux à la fois. Si Allah est miséricordieux et ne punit pas le péché, il commet une injustice. S’il est juste et qu’il condamne le péché, il n’est pas miséricordieux. L’Évangile est la seule solution au problème que crée le mal devant un Dieu juste et miséricordieux.

Lecture supplémentaire : Es 53.10-12

1 Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, III, XI, 1.

2 Sinclair Ferguson, « Sola Fide », After Darkness, Light, Phillipsburg, P&R, 2003, p. 85.

 

4- Sola fide, la foi

Chapitre 4

Les réformés ne croient pas à la justification par la foi! Ils croient à la justification par la foi seule. L’adjectif « seule » distinguait les réformateurs des théologiens catholiques qui, eux aussi, croyaient à la justification par la grâce et par la foi; mais non par la grâce seule et par la foi seule. Depuis bientôt cinq cents ans, l’orthodoxie réformée insiste : la justification est par la foi seule.

Dans le dernier chapitre, nous avons vu que « justifier » ne signifie pas « rendre juste », mais
« déclarer juste ». Ensuite nous avons examiné sur quelle base la justification d’un pécheur peut s’opérer. Cette base est l’obéissance passive et active de Christ qui est imputée aux pécheurs. Maintenant que nous avons vu comment Dieu justifie des pécheurs tout en demeurant juste, il faut se demander qui sont les pécheurs que Dieu justifie. Justifie-t-il tous les pécheurs? Manifestement non! Dieu justifie uniquement les croyants. Maintenant que nous avons vu la base objective de la justification, regardons l’application subjective de la justification. Cet enseignement se divise en deux points; le premier point est La foi et la justification, le second point est Les œuvres et la justification.

1. La foi et la justification

« L'homme est justifié par la foi, sans les œuvres de la loi » (Rm 3.28). Dieu ne déclare juste aucun homme sur la base de son obéissance ou de ses bonnes œuvres, mais Dieu déclare justes tous ceux qui croient en Jésus-Christ. La Bible est sans équivoque : « Car c'est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. Ce n'est point par les œuvres, afin que personne ne se glorifie. » (Ep 2.8-9). Nous avons vu que Dieu peut nous déclarer justes parce qu’il nous impute l’obéissance de Jésus-Christ. Par quel moyen nous impute-t-il cette obéissance? Est-ce par les sacrements? Ou par notre propre obéissance? L’Écriture déclare que c’est uniquement par le moyen de la foi.

La foi comme moyen

L’Écriture ne présente pas la foi comme la cause ou la base de notre justification, mais uniquement comme le moyen. Ce n’est pas la foi elle-même qui nous rend justes aux yeux de Dieu, c’est Christ. La foi est uniquement le moyen par lequel nous recevons Christ. Cette distinction est très importante pour saisir la différence entre l’enseignement protestant réformé et l’enseignement protestant non réformé. Les non-réformés voient souvent la foi comme étant la cause de la justification : « Si je suis justifié, c’est parce que j’ai la foi. » Les réformés voient la foi uniquement comme un instrument : « Si je suis justifié, c’est parce que Dieu m’a gratuitement imputé la justice de Christ par ma foi. » La base de notre justification ce n’est pas notre foi, c’est la justice de Christ; la cause de notre salut ce n’est pas notre foi, c’est la grâce de Dieu...

Jamais l’Écriture ne dit que nous sommes justifiés « à cause de la foi ». Nous sommes justifiés « par le moyen de la foi (dia pistéōs) » (Rm 3.30), « à partir de la foi (ek pistéōs) » (Rm 3.26), « par la foi (pistei) » (Rm 3.28), mais jamais « sur la base de la foi (dia pistin) ». Henri Blocher écrit : « Ces données appuient la thèse des héritiers de la Réforme : la foi n’est la cause ni méritoire ni efficiente, mais instrumentale; exactement, elle est organe d’appréhension (leptikon), la main vide qui saisit et reçoit1 ».

Pourquoi la justification est-elle accordée par la foi? Laissons l’Écriture répondre à cette question :
« C'est pourquoi les héritiers le sont par la foi, pour que ce soit par grâce » (Rm 4.16). La foi n’est pas simplement quelque chose de passif; elle est quelque chose d’actif, un acte positif, elle est une œuvre (1 Th 1.3 ; 2 Th 1.11 ; Jn 6.29); croire c’est faire quelque chose. Cependant, la foi est un acte non-contributif, c'est-à-dire que la foi, bien qu’elle soit active, ne fait que recevoir. Ainsi, la justification n’est pas quelque chose que nous avons mérité, il s’agit de l’œuvre de Christ et c’est un don, une grâce, un cadeau de la part de Dieu. Pour que la justification demeure une grâce, il n’y a qu’un seul moyen compatible pour la recevoir : la foi. Ainsi, la foi exclut toute possibilité pour celui qui est justifié de se glorifier, il ne peut qu’être humble et reconnaissant. « Où donc est le sujet de se glorifier? Il est exclu. Par quelle loi? Par la loi des œuvres? Non, mais par la loi de la foi. » (Rm 3.27) Sola fide est en parfaite harmonie avec soli Deo gloria.

L’objet de la foi

Dans les milieux évangéliques, nous avons l’habitude de présenter l’Évangile au moyen des quatre lois spirituelles. Ces lois sont énoncées de la façon suivante : 1. Dieu vous aime. 2. Vous êtes séparés de Dieu par votre péché. 3. Jésus-Christ est mort pour le péché. 4. Vous devez recevoir Christ personnellement. Avec cette synthèse de l’Évangile, nous avons développé la malheureuse tendance à mettre notre foi dans le plan du salut plutôt qu’en Jésus-Christ. Je m’explique; nous avons parfois l’impression que, pour être sauvé, il faut comprendre et accepter le plan du salut. À mon sens, nous avons changé l’objet de la foi.

L’objet de la foi, ce qu’il faut croire pour être sauvé, n’est pas la justification par la foi seule. Autrement dit, croire que l’homme est sauvé par la foi seule ne sauve pas. L’objet de la foi c’est Jésus-Christ. Seule la foi personnelle en lui sauve. Lorsque Jésus dit à la femme qui avait une perte de sang ou à l’aveugle sur le chemin de Jéricho ou à la femme qui lui lava les pieds ou au lépreux revenule remercier : « ta foi t’a sauvé », ceux-ci n’avaient probablement pas encore compris le plan du salut, mais ils croyaient en lui. Jean Calvin illustrait ainsi la relation entre la foi et Christ : « De la même manière qu’un pot plein d’or enrichit celui l’a trouvé, la foi, bien qu’elle n’ait en elle-même ni dignité ni valeur, nous justifie en nous offrant Jésus-Christ2. » La foi nous justifie pour la même raison qu’un pot plein d’or nous enrichit : à cause de ce qui y est contenu et non à cause du contenant lui- même.

Le salut n’est pas une question de croire en l’orthodoxie, même si l’orthodoxie de certaines doctrines est essentielle au salut. Jacques dit : « Tu crois qu’il y a un seul Dieu, tu fais bien; les démons le croient aussi, et ils tremblent. » (Jc 2.19). Croire que Jésus est le Sauveur du monde ne sauve pas, à moins de croire en lui personnellement... Je ne saurais mieux l’exprimer que le théologien réformé B.B. Warfield :

La puissance salvatrice de la foi ne réside pas en elle-même, mais dans le Sauveur tout-puissant en qui elle se repose (...) Ce n’est pas la foi qui sauve, mais la foi en Jésus-Christ (...) Ce n’est même pas, strictement parlant, la foi en Christ qui sauve, mais Christ qui sauve par la foi. La puissance salvatrice de la foi réside exclusivement, non pas dans l’acte de la foi ou l’attitude de la foi ou la nature de la foi, mais dans l’objet de la foi3.

2. Les œuvres et la justification

Il y a toujours eu une tendance chez l’homme à vouloir être justifié par ses œuvres. L’homme est radicalement orgueilleux et il est poussé à rejeter la grâce de Dieu pour faire valoir ses mérites. L’Écriture est sans équivoque : « Ce n'est point par les œuvres *que vous êtes sauvés+, afin que personne ne se glorifie. » (Ep 2.9). Cependant l’Écriture, loin de condamner les œuvres, les exige... Cette « ambivalence » fait en sorte que plusieurs chrétiens sont perplexes quant à la place des œuvres dans la vie du croyant de sorte que légalisme et antinomisme cohabitent parmi les évangéliques. Plusieurs ne sont pas au fait de cette question et sont dans une grande confusion quant à leur justification.

Une contradiction?

La Bible se contredit-elle? Paul affirme que Dieu nous justifie par la foi sans les œuvres. Il ajoute cependant que nous serons jugés par nos œuvres : « Il nous faut tous comparaître devant le tribunal de Christ, afin que chacun reçoive selon le bien ou le mal qu'il aura fait, étant dans son corps. » (2 Co 5.10). Comment réconcilier ces affirmations?

Jacques va plus loin, non seulement il déclare que l’homme est justifié par les œuvres, mais il affirme textuellement qu’il n’est pas justifié par la foi seule : « Vous voyez que l'homme est justifié par les œuvres, et non par la foi seulement. » (Jc 2.24). À ses yeux, une foi sans œuvres est morte. Devant ce problème il y a trois possibilités. Nous pouvons soit pencher en faveur de Paul, soit pencher en faveur de Jacques ou soit réaliser qu’il n’y a aucune contradiction entre l’un et l’autre et voir l’harmonie entre la foi et les œuvres.

L’explication

Les réformés ont toujours enseigné que l’obéissance4 est nécessaire au salut, non pas cependant comme cause méritoire, mais comme conséquence notoire du salut. Autrement dit, la justification ne découle pas de l’obéissance du chrétien, mais l’obéissance du chrétien découle de sa justification. Il est impossible d’avoir la justification sans avoir aussi la sanctification (Hé 12.14). Jacques ne nie pas la justification par la foi seule, mais il s’oppose à certaines personnes qui enseignent une justification sans conversion. Jacques démontre que la vraie foi résulte toujours d’une conversion et se manifeste nécessairement par un changement de vie, c'est-à-dire de bonnes œuvres.

Selon les réformés, la foi qui justifie contient trois éléments : notitia, assensus et fiducia. Tout d’abord, pour croire il faut les données de la foi (notitia). On ne peut croire en Christ à moins d’entendre parler de lui (Rm 10.14-17). Entendre l’Évangile ne sauve pas, il faut encore l’accepter. Le deuxième élément de la foi, assensus, signifie donner son assentiment. En entendant que Christ est le Fils de Dieu et le Sauveur du monde, on peut croire ou ne pas croire cette affirmation. Pour pouvoir être sauvé, il est absolument nécessaire de croire l’Évangile. Cependant, « croire » n’est pas suffisant pour être sauvé. Voici une illustration qui explique pourquoi. Je peux, à l’aide d’une carte routière, vous démontrer que pour aller à Nancy, il faut nécessairement passer par l’autoroute qui y mène, l’A4. Cependant, cela ne vous mènera pas à Nancy; ce ne sont que les notitias. Il faut encore que vous reconnaissiez que ce que la carte montre correspond à la réalité géographique et que l’information qu’elle vous donne est fiable et véridique (assensus). Cependant, en donnant votre assentiment cela ne vous conduira pas à Nancy, à moins que vous ne suiviez personnellement les indications de la carte. Il s’agit du troisième élément d’une vraie foi.

Le troisième élément est fiducia qui signifie « confiance » en latin. Il s’agit de l’étape où la foi devient une confiance personnelle en Christ. Une fiducie c’est lorsque nous confions un bien ou des épargnes à un créancier pour qu’il le garde et l’administre à notre place. En anglais le mot fiducie est trust (confiance). Nous devons confier notre vie entière à Christ : « Car celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui la perdra à cause de moi la trouvera. » (Mt 16.25). Croire que Jésus mène au ciel ne sauve pas à moins de suivre personnellement Jésus en lui confiant sa vie. Suivre Jésus, ce sont les œuvres dont parle Jacques, les œuvres qui viennent de la foi en lui. Cette « foi est agissante par la charité » (Ga 5.6). Les œuvres sont donc nécessaires pour démontrer la foi et prouver qu’il s’agit d’une foi véritable. « Mais quelqu'un dira: Toi, tu as la foi; et moi, j'ai les œuvres. Montre-moi ta foi sans les œuvres, et moi, je te montrerai la foi par mes œuvres. » (Jc 2.18)

Récapitulons. Si quelqu’un dit qu’il croit, mais qu’il n’a pas l’obéissance d’une vie nouvelle pour crédibiliser sa foi, sa foi est vaine et ne vient pas d’un cœur renouvelé. Si quelqu’un pratique des œuvres de justice et de bienfaisance, mais ne se confie pas en Christ pour être justifié, il sera condamné, car ses œuvres ne peuvent le justifier. La foi sans les œuvres est vaine et les œuvres sans la foi sont vaines également. Mais attention! Ce ne sont pas la foi plus les œuvres qui justifient. Nous sommes justifiés par la foi seule de laquelle découlent toujours des œuvres. Les réformés ont un bel adage pour résumer cet enseignement : nous sommes justifiés par la foi seule, mais la foi qui justifie n’est jamais seule, car elle est toujours accompagnée de l’obéissance.

Concernant le jugement par les œuvres, la Bible ne présente qu’un seul jugement final et il s’agit d’un jugement d’œuvres. Soyons assurés que les chrétiens régénérés n’auront à faire face à aucune condamnation dans ce jugement (Rm 8.1). Mais pourquoi serons-nous jugés si nous ne sommes plus condamnés? Parce que ce seront nos œuvres qui attesteront si nous sommes réellement justifiés par la foi. Ceci me semble évident dans la parabole du jugement des nations de Matthieu 25. Commentant celle-ci, J.I. Packer écrit :

(...) C’est le fait d’avoir ou non secouru les chrétiens dans la détresse qui servira de critère. Pourquoi cela? Ce n’est pas parce que, dans le premier cas, l’action aura été méritoire et, dans le second, condamnable, mais c’est parce que ces actions permettront de savoir s’il existait au fond du cœur de l’individu concerné l’amour de Christ, cet amour qui prend sa source dans la foi5.

Christ déclare : « Ceux qui me disent: Seigneur, Seigneur! n'entreront pas tous dans le royaume des cieux, mais celui-là seul qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux. » (Mt 7.21). Jésus n’enseigne pas la justification par les œuvres, mais le jugement par les œuvres. Les œuvres démontrent la véritable nature de notre « Seigneur, Seigneur! »

De la même façon qu’il y aura un degré de châtiment pour ceux qui seront condamnés (Mt 11.20ss ; Lc 12.47-48), il y aura aussi un degré de récompense pour ceux qui sont justifiés : « C'est pourquoi ne jugez de rien avant le temps, jusqu'à ce que vienne le Seigneur, qui mettra en lumière ce qui est caché dans les ténèbres, et qui manifestera les desseins des cœurs. Alors chacun recevra de Dieu la louange qui lui sera due. » (1 Co 4.5). La justification par la grâce et par la foi ne signifie pas qu’il n’y aura pas d’évaluation finale. C’est pourquoi il importe de construire sa vie avec les bons matériaux (1 Co 3.12-15).

Réjouissons-nous de ce que la justification par la foi seule, tout en étant gratuite, nous rend responsables. Il s’agit du plus grand cadeau qu’un homme puisse recevoir; un cadeau qui vaut mieux que la vie elle-même, car il est écrit : « ta bonté vaut mieux que la vie » (Ps 63.3). Cependant, le fait que nous héritons gratuitement et définitivement de la vie éternelle ne nous mène pas vers une vie dissolue de laisser-aller, mais vers une vie de justice et d’œuvres bonnes. Et même si le ciel est gratuit et immérité, il y aura des récompenses.

Lecture supplémentaire : Ep 2.8-10

1 Henri Blocher, La doctrine du péché et de la rédemption, Vaux-sur-Seine, Édifac, 2000, p. 289.

2 Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, III, XI, 7.
3 B.B. Warfield, Biblical Doctrines, Grand Rapids, Baker, 1932, p. 504.

4 Lorsque nous parlons des bonnes œuvres du croyant, il est question de l’obéissance à Dieu. Pratiquer de bonnes œuvres, c’est faire la volonté de Dieu telle que révélée dans sa Parole.

5 James Packer, Connaître Dieu, Mulhouse Cedex, Éditions Grâce et vérité, 1994, p. 159.

 

5- Sola gratia

Chapitre 5

Nous arrivons au troisième sola de la foi réformée : sola gratia, qui signifie par la grâce seule. Les réformés ont été les champions-défenseurs de la doctrine du salut par grâce. Je ne connais aucun courant théologique qui admire et estime davantage la grâce de Dieu que celui de la théologie réformée. Pour un réformé, la grâce est au cœur du plan de Dieu et elle est la clé qui permet de comprendre toutes les doctrines qui se rattachent au salut. Je ne pourrai donc pas traiter le sola gratia en un seul chapitre mais pour bien présenter la nature, la nécessité, l’efficacité et la suffisance de la grâce de Dieu il me faudra quelques chapitres. Ce point est particulièrement important puisque c’est précisément ici que la théologie réformée se distingue des autres, au point où l’on résume parfois l’enseignement réformé aux doctrines de la grâce de Dieu.

Je dois dire que suite à ma conversion, il n’y a aucun enseignement biblique qui a autant transformé ma pensée et ma vie entière que le sola gratia. Mon âme ne goûte rien de plus suave que l’étendue et la profondeur de la grâce de Dieu. Cette grâce est encore plus magnifique lorsque nous saisissons combien misérables et mauvais sont les pécheurs. J’estime qu’il est d’une importance capitale d’exposer l’Évangile de la grâce parce qu’on ne pourra jamais trop en parler; pour autant qu’on ne dénature pas cet Évangile avec une fausse grâce licencieuse. La grâce est au cœur du salut, on ne peut comprendre et vivre le salut, sans comprendre et vivre la grâce de Dieu. L’Église est tombée dans beaucoup d’erreurs lorsqu’elle s’est éloignée de la grâce. N’allez surtout pas croire que nous sommes immunisés contre ce danger.

Voici deux raisons pour lesquelles il me semble que les Églises évangéliques sont à risque. Premièrement parce qu’il existe une grande confusion théologique en ce qui concerne la grâce de Dieu dans nos milieux. Cette confusion vient principalement du deuxième grand réveil (fin du 18e début du 19e siècle) duquel le mouvement évangélique est issu en grande partie. Ce réveil religieux fut grandement influencé par un prédicateur largement accepté parmi les évangéliques encore aujourd’hui : Charles G. Finney. Ce dernier prêchait le perfectionnisme chrétien, le salut par les œuvres et il niait la doctrine de l’expiation de nos péchés par Jésus-Christ. Finney était définitivement plus préoccupé par la morale chrétienne et la sanctification que par le salut par grâce et la justification. Depuis, le milieu évangélique demeure confus ayant hérité, d’une part, de la théologie de la Réforme qui croit à l’Évangile par la grâce de Dieu seul et ayant hérité, d’autre part, du légalisme du deuxième grand réveil qui met l’accent sur l’homme pour accomplir son salut. De cette cohabitation hétérogène et hétérodoxe, résultent beaucoup de confusion et d’erreurs doctrinales graves.

Deuxièmement, cette confusion est venue pervertir la compréhension même de ce qu’est la grâce de Dieu. Pour beaucoup, la grâce signifie l’ouverture, l’acceptation, voire la complaisance. « Dieu ne juge personne », il accepte tous les hommes tels qu’ils sont et nous devrions en faire autant. Avec une telle compréhension de la grâce, nous perdons complètement l’Évangile de la croix, car la croix est un scandale gênant dont il faut se défaire, car elle montre la haine de Dieu contre le péché. Il n’est plus question de prêcher la nécessité de la repentance ni de parler du péché, du jugement et de l’enfer. Toutes ces choses sont incompatibles avec « la grâce » d’un Dieu d’amour... C’est ainsi que beaucoup d’Églises évangéliques ont fini par moderniser leur discours afin d’être inclusives, positives, accueillantes, etc. Le problème c’est que cette nouvelle approche repose sur une fausse compréhension de la grâce de Dieu qui n’est rien de moins qu’une perversion de l’Évangile. Je prie afin que le Seigneur me donne d’expliquer et de magnifier sa grâce telle qu’Il l’a révélée dans sa Parole.

1. Le salut par la grâce

Le mot « grâce » est synonyme de « pardon ». Être sauvé consiste à être gracié, c'est-à-dire à ne pas être puni pour nos péchés. Ce pardon est nécessaire pour qu’un homme puisse éviter le jugement. Dieu seul a fait ce qu’il fallait pour gracier l’homme en envoyant son Fils dans le monde. Le verset le plus connu de l’Écriture sainte dit : « Car Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. » (Jn 3.16). C’est par Jésus seul que Dieu pardonne aux pécheurs, car c’est lui qui a subi la peine que méritaient nos péchés. Ainsi, le salut est par grâce. La plupart des chrétiens s’entendent sur le fait que le pardon de Dieu est une grâce. Par contre, ils ne s’entendent pas sur la façon d’obtenir cette grâce; ce qui nous mène à notre deuxième point.

2. La gratuité de la grâce

Vers la fin du 4e et au début du 5e siècle, il y eut un moine nommé Pélage. Celui-ci enseignait que l’homme peut parvenir à la sainteté par sa propre justice. Pélage fut officiellement condamné par l’Église chrétienne de l’époque car son enseignement niait la doctrine du péché originel ainsi que la doctrine de la grâce de Dieu. Son principal opposant fut l’évêque d’Hippone, Augustin. Ce dernier, à partir des épîtres de Paul, enseigna que la chute d’Adam avait entraîné tous les hommes dans le péché et qu’ainsi la grâce de Dieu était absolument nécessaire au salut de l’homme.

Bien que le pélagianisme fut officiellement condamné, l’enseignement de Pélage eut beaucoup d’influence sur l’Église des siècles ultérieurs. L’Église catholique devint semi-pélagienne; c'est-à-dire qu’elle affirmait le péché originel et la nécessité de la grâce de Dieu, tout en enseignant que chaque chrétien devait et pouvait atteindre la sainteté par sa propre justice. Le salut demeurait un don de Dieu, mais l’homme devait néanmoins le gagner. C’est ainsi que l’Église entra dans les mille ans d’âge noir, c'est-à-dire le Moyen-âge. Durant cette période, le salut est devenu l’industrie de l’homme et fut altéré au point d’être commercialisé.

Cette période sombre de l’Église a continué jusqu’au plus grand réveil de toute l’histoire : la Réforme. Les réformateurs n’ont pas inventé un nouveau message qui allait révolutionner l’Église; ils ont simplement prêché le vieil Évangile de la grâce de Dieu qu’ils avaient redécouvert dans les saintes Écritures : « Sola gratia » fut le cri de la Réforme. Dieu ne vend pas sa grâce, il ne l’échange pas contre des œuvres de justice, de pénitence, de miséricorde ou de piété, mais il la donne à tous ceux qui se repentent de leurs péchés et qui croient. Ce message a littéralement bouleversé l’Europe du 16e siècle et changé le cours de l’histoire. Être réformé, c’est croire à la gratuité de la grâce de Dieu. D’ailleurs, une grâce qui n’est pas gratuite n’est plus une grâce : « Or, si c'est par grâce, ce n'est plus par les œuvres; autrement la grâce n'est plus une grâce. Et si c'est par les œuvres, ce n'est plus une grâce; autrement l'œuvre n'est plus une œuvre. » (Rm 11.6).

Le dernier sola que nous avons étudié était le sola fide. Nous avons vu que l’homme est déclaré juste par le moyen de la foi seulement. L’Écriture nous dit la raison pour laquelle la justification est par la foi : « C'est pourquoi les héritiers le sont par la foi, pour que ce soit par grâce » (Rm 4.16). Le seul moyen qui est compatible avec un salut par la grâce c’est un salut par la foi. La foi, bien qu’active, n’est pas contributive, mais réceptive. Elle se repose en Christ et non en nous-mêmes; elle se confie dans la grâce de Dieu et non dans notre justice. Sola fide et sola gratia sont inséparables.

La gratuité de la grâce signifie que nous n’avons rien à faire pour obtenir la vie éternelle. La gratuité de la grâce signifie que notre salut est entièrement un don de la pure grâce de Dieu et que nous n’avons aucun mérite à faire valoir. Qui que nous soyons, nous sommes tous égaux vis-à-vis de la grâce du Seigneur. Aucun homme n’entrera au ciel par ses propres mérites, mais uniquement par la grâce de Dieu. La Bible dit : « Le salaire du péché, c'est la mort; mais le don gratuit de Dieu, c'est la vie éternelle en Jésus-Christ notre Seigneur. » (Rm 6.23). Le texte original n’emploie pas le pléonasme « don gratuit », mais simplement le mot « carisma », « charisma » qui signifie « don » ou « cadeau ». Par définition un cadeau est gratuit autrement ce n’est plus un cadeau.

Nous devons, pour préserver l’Évangile pur, maintenir la gratuité de la grâce. N’essayons jamais d’obtenir la faveur de Dieu, son pardon, ses bénédictions, ses réponses à nos prières, son sourire autrement que par la foi en sa grâce. À cause du péché, nous avons cette tendance à vouloir mériter les bienfaits du Seigneur ou à s’en priver lorsque nous considérons que nous en sommes indignes. L’Écriture déclare : « Veillez à ce que nul ne se prive de la grâce de Dieu » (Hé 12.15). Il n’y a rien de noble ou d’humble à refuser la grâce de Dieu pour tenter de gagner sa faveur par nos mérites. Accepter sa grâce, c’est admettre notre culpabilité et reconnaître que sans la bonté imméritée de Dieu nous sommes perdus. Cette attitude noble et humble est celle qui glorifie le Seigneur. L’Écriture nous rappelle que « sans la foi il est impossible de lui être agréable; car il faut que celui qui s'approche de Dieu croie que Dieu existe, et qu'il est le rémunérateur de ceux qui le cherchent. » (Hé 11.6). Nous ne devons croire qu’en Dieu seul et ne nous attendre qu’à sa bonté, sa miséricorde et sa grâce infinie. Celui qui croit cela et s’attend à Dieu de cette manière lui est agréable.

3. La cause de la grâce

Mon troisième point constitue la distinction entre la compréhension évangélique réformée et la compréhension évangélique non réformée de la grâce. Pour un non-réformé, le mot grâce signifie simplement la gratuité du salut. Pour un réformé, le mot grâce évoque la gratuité du salut, mais

également la cause de la grâce. Autrement dit, un réformé croit que c’est par grâce qu’il a obtenu grâce. Voici quelques explications.

Vers la fin du 16e siècle et au début du 17e, il y eut un théologien néerlandais du nom de Jacob Arminius. Arminius est aux évangéliques non-réformés ce que Pélage est aux catholiques. Ce théologien néerlandais ne niait pas la doctrine du péché originel ni la doctrine de la grâce de Dieu. Par contre, il niait la doctrine de l’élection qu’il remplaçait par la doctrine du libre arbitre. Selon Arminius, ce n’est pas par la grâce de Dieu qu’un homme obtient la grâce du salut, mais plutôt par une décision personnelle.

Que vous en semble? Dieu nous a-t-il fait grâce parce que nous avons cru ou avons-nous cru parce que Dieu nous a fait grâce? La foi est-elle, ultimement, la cause de la grâce ou la grâce est-elle, ultimement, la cause de la foi? Tous les réformés pensent que la grâce de Dieu est à l’origine de leur conversion à Dieu. La grâce de Dieu a produit en nous la foi afin que nous obtenions grâce pour nos péchés. Ainsi, la cause de la grâce ce n’est pas la foi, mais c’est la grâce. La foi n’est jamais présentée comme étant la cause du salut, mais uniquement le moyen du salut. La cause unique du salut c’est la grâce de Dieu.

Voilà ce que les réformés comprennent par l’expression « la grâce de Dieu ». Rien n’est plus précieux que cette grâce. Elle est absolument vitale et totalement gratuite. La grâce est l’expression de l’infinie bonté du Seigneur, elle est entièrement libre et entièrement bonne. La grâce a surabondé envers nous pécheurs par l’amour de Dieu. C’est grâce à cette grâce que nous croyons en Dieu et l’aimons. L’Épître aux Philippiens dit : « il vous a été fait la grâce, par rapport à Christ, non seulement de croire en lui, mais encore de souffrir pour lui » (Ph 1.29). Selon l’apôtre Paul, croire en Christ est quelque chose qui nous est accordé par la grâce de Dieu et non quelque chose que tous peuvent obtenir par leur libre arbitre. Cette grâce nous a été accordée bien avant le moment où nous avons commencé à penser à Dieu, bien avant le moment où nous avons même simplement commencé à penser. « Il nous a adressé une sainte vocation, non à cause de nos œuvres, mais selon son propre dessein, et selon la grâce qui nous a été donnée en Jésus-Christ avant les temps éternels. » (2 Tm 1.9)

Je crois que seule cette compréhension de la grâce adoptée par la théologie réformée respecte entièrement la nature de la grâce de Dieu telle qu’elle est révélée dans sa Parole. Dans les prochains chapitres, nous approfondirons cet enseignement qui a été introduit aujourd’hui. Nous devrons examiner cinq éléments de la grâce divine : sa nécessité, son origine, sa portée, son efficacité et sa durée.

Lecture supplémentaire : Ps 103.1-18

 

6- Sola gratia : la nécessité de la grâce

 

Chapitre 6

Dans les prochains chapitres, nous approfondirons les doctrines de la grâce de Dieu. Dans le présent chapitre, nous verrons pourquoi la grâce, comme cause initiale du salut, est absolument nécessaire. Nous parlerons donc de la doctrine du péché, c'est-à-dire la dépravation totale de l’homme. À cause de la dépravation, la grâce de Dieu est nécessaire pour amorcer la vie spirituelle et le salut chez l’homme. Nous verrons que le mot « grâce » englobe, en plus de la gratuité, la causalité et l’efficacité du salut. Aujourd’hui, on entend peu parler du péché; même dans les Églises. L’homme moderne se sent moins pécheur que l’homme du passé... le poisson non plus ne se sent pas mouillé alors qu’il est immergé.

1. La controverse du libre arbitre

Une des plus importantes controverses de l’histoire du christianisme concerne le libre arbitre. Le libre arbitre signifie que l’arbitre de l’homme (sa capacité à faire le choix spirituel du souverain bien) est libre n’étant soumis ni à Dieu ni au diable, mais à l’homme seul. Ainsi, chacun a le pouvoir d’agir comme il veut en faisant le bien ou le mal. Mais la volonté de l’homme est-elle réellement libre? L’homme serait-il capable de ne faire que le bien? Bien sûr la réponse est non; l’Écriture déclare :
« Non, il n'y a sur la terre point d'homme juste qui fasse le bien et qui ne pèche jamais. » (Ec 7.20). Si la volonté de l’homme est incapable de ne pas pécher, c’est qu’elle n’est pas entièrement libre. Si l’homme est incapable d’agir parfaitement, il est donc asservi à une puissance. « En vérité, en vérité, je vous le dis, leur répliqua Jésus, quiconque se livre au péché est esclave du péché. » (Jn 8.34)

Nous qui croyons, reconnaissons que l’Écriture dit vrai : l’homme est sous la puissance du péché. Cependant, tous les croyants ne s’entendent pas quant au degré d’asservissement de la volonté sous le péché. Ce débat a débuté il y a environ 1 600 ans et il demeure une controverse jusqu’à ce jour, même parmi les chrétiens évangéliques. À mon humble avis, il n’y aurait aucune controverse si nous soumettions nos raisonnements à la révélation divine, mais la raison refuse de se soumettre à Dieu, étant asservie au péché, la controverse est donc inévitable. Ainsi, comble de l’ironie, les affranchis du Seigneur reconnaissent qu’ils ne sont pas libres, tandis que ceux qui sont encore liés croient qu’ils sont libres...

Il est bien évident que dans cet enseignement nous ne pourrons pas apprécier à sa juste valeur le débat historique concernant le libre arbitre. Revenons néanmoins à l’origine de ce débat. Pélage, le moine du 5e siècle, avait pris à partie une prière d’Augustin qu’il avait entendu à la lecture de ses Confessions. Cette prière était : « Toute mon espérance n’est que dans l’étendue de votre miséricorde. Donnez ce que vous ordonnez et ordonnez ce que vous voulez (...) Vous m’ordonnez la continence; donnez-moi ce que vous ordonnez, et ordonnez ce que vous voulez1. » Augustin considérait que, depuis la chute de l’homme, la grâce de Dieu avait été le seul espoir de restauration pour l’homme. Ainsi, à moins que Dieu ne lui donne ce qu’il lui ordonne, l’homme serait incapable de lui obéir, de l’aimer ou de le choisir.

Pélage considérait que Dieu ne peut ordonner à l’homme quelque chose qu’il n’est pas en mesure d’offrir; cela serait injuste. La théologie pélagienne se résumait ainsi : « Si je dois, je peux! » Le christianisme de Pélage était un moralisme, c’est-à-dire un salut par les œuvres. Il croyait que tout homme avait la capacité morale, et donc le devoir, d’obéir à Dieu. Jésus n’étant qu’un exemple à suivre, peut-être un aide dans le salut; mais certainement pas un Sauveur. Inutile de dire que Pélage ne faisait pas grand cas de l’Écriture sainte dans l’élaboration de sa doctrine.

Nonobstant la condamnation officielle du pélagianisme, l’Église catholique est devenue, et demeure semi-pélagienne. La théologie catholique, contrairement à Pélage, enseigne que l’homme est sous la puissance du péché, mais, en accord avec Pélage, qu’il n’est pas dominé au point d’être incapable de s’en sortir. Le catholicisme, sur cette base doctrinale, a élaboré un système de rédemption qui se résume ainsi : « Aide-toi et le ciel t’aidera! » L’influence de Pélage au sein de l’Église romaine a amené une attitude optimiste face aux capacités du pécheur considérant que celui-ci est partiellement dépravé et non totalement dépravé.

La Réforme protestante fut un retour à la compréhension d’Augustin. Les réformateurs ont enseigné que l’homme était totalement captif du péché et ne pouvait rien par lui-même pour amorcer, maintenir ou accomplir son salut. Le salut est entièrement par grâce. Toutes les confessions de foi de la Réforme ont enseigné cette position.

Près d’une centaine d’années après le début de la Réforme, la controverse liée au libre arbitre refit surface, parmi les protestants cette fois. Arminius, dont on a déjà parlé, proposa une position via media entre le catholicisme et le protestantisme. Il enseigna, en accord avec la Réforme, que l’homme ne peut pas mériter son salut en y contribuant par ses œuvres, le salut étant l’œuvre de Christ seulement. Par contre, en accord avec Rome, il enseigna que c’est l’homme qui initie son salut en décidant par son libre arbitre de se convertir à Dieu et d’accepter l’Évangile. Ainsi, l’homme serait trop dépravé pour atteindre la justice, il serait néanmoins capable de choisir le bien suprême en revenant à Dieu. On pourrait dire qu’Arminius enseignait un semi-semi-pélagianisme ou encore un quart-pélagianisme. En partant de l’idée que l’homme n’est pas totalement dépravé, Arminius et ses disciples développèrent une doctrine du salut différente de celle des réformateurs.

L’arminianisme fut soigneusement examiné par un synode réformé tenu à Dortrecht en 1618-19 sur 154 séances. Les nombreux théologiens rejetèrent cet enseignement considérant qu’il compromettait la grâce de l’Évangile et la gloire de Dieu. Néanmoins, l’arminianisme fut repris et popularisé par des évangélistes tels que John Wesley et Charles Finney et devint la compréhension théologique la plus répandue parmi les chrétiens évangéliques. Bon nombre d’entre nous croient et enseignent que la conversion est une décision personnelle de suivre Jésus-Christ. Des expressions telles que « Accepter le Seigneur » ou « Choisir de suivre Jésus-Christ » sont utilisées pour parler du salut comme étant amorcé par une décision personnelle, plaçant ainsi le libre arbitre de l’homme à la base du salut.

Maintenant que nous avons survolé la controverse du libre arbitre dans l’histoire, examinons les données scripturaires. Voici comment la Parole de Dieu définit un inconverti.

2. La condition spirituelle de l’homme

Il n’y a rien de plus triste et de plus misérable que l’état lamentable de l’homme. Avec Jésus, nous pouvons pleurer en constatant l’endurcissement et la méchanceté du cœur humain. Le péché est héréditaire (Ps 51.5). Le mal que nous voyons en nous et autour de nous remonte à la chute d’Adam. Le péché a amené une séparation entre Dieu et l’homme. L’homme est méchant parce qu’il est séparé de Dieu par sa désobéissance, il subit donc la mort. La mort détruit les œuvres de Dieu : le mariage, la sexualité, la famille, la vie, le bien-être, la santé, la paix, la joie, la société, l’être humain.

Nous voyons la laideur du péché autant dans des subtilités que dans des énormités. La méchanceté du cœur se manifeste par les pensées haineuses, orgueilleuses ou dédaigneuses qui surgissent à tout moment et nous envahissent. Aucun homme n’est libre de la méchanceté que son cœur conçoit. Le mal dont l’homme est capable est terrifiant. L’homme est capable de tuer ses propres enfants, ou de trahir ses plus intimes par pure avarice ou en recherchant son plaisir. L’homme commet des atrocités, seul ou en groupe, et se rend complice des exactions monstrueuses des autres en fermant ses yeux ou en croisant ses bras. Nous sommes tous salis par ce mal d’une manière ou d’une autre, car il existe une solidarité dans le péché qui nous rend collectivement responsables devant Dieu.
« Nous sommes tous comme des impurs, Et toute notre justice est comme un vêtement souillé; Nous sommes tous flétris comme une feuille, Et nos crimes nous emportent comme le vent. » (Es 64.6)

Alors que j’écris ces lignes, je viens de rencontrer un homme incarcéré depuis plus de vingt ans. Il m’a parlé de deux enfants qu’il a tués, une fillette de six ans et son petit frère de trois ans. Il a d’abord agressé la fillette devant son frère puis il a jeté les deux enfants dans le fleuve Saint-Laurent où ils se sont noyés. Après cet acte monstrueux, sa conscience est venue l’accuser et depuis il porte la honte de son péché et il n’arrive pas à comprendre comment il a pu faire une telle chose. La gorge serrée et les larmes aux yeux je lui ai lu ce passage : « Le coeur est tortueux par-dessus tout, et il est méchant: Qui peut le connaître? » (Jr 17.9). Je lui ai ensuite parlé de la justice divine et de la mort de Christ pour nos horribles péchés, mais il fut incapable de saisir l’Évangile, d’y croire et d’être soulagé du poids de son péché : cet homme est mort.

L’Écriture ne nous dit pas que l’homme est spirituellement malade et sur le point de mourir. Si l’homme était simplement malade, il n’aurait besoin que de soins pour guérir. L’Écriture nous dit que l’homme est mort et qu’il a besoin d’une résurrection que seul Dieu peut lui accorder. Être mort spirituellement ne signifie pas que tous les hommes sont aussi méchants qu’ils peuvent l’être et qu’ils sont incapables de toute forme de spiritualité ou de faire quelque bonne action. Paul décrit la mort spirituelle en ces termes :

Vous étiez morts par vos offenses et par vos péchés, 2 dans lesquels vous marchiez autrefois, selon le train de ce monde, selon le prince de la puissance de l'air, de l'esprit qui agit maintenant dans les fils de la rébellion. 3 Nous tous aussi, nous étions de leur nombre, et nous vivions autrefois selon les convoitises de notre chair, accomplissant les volontés de la chair et de nos pensées, et nous étions par nature des enfants de colère, comme les autres... (Ep 2.1-3)

Les inconvertis ont aussi une moralité et une conscience; par contre, ils sont morts. Être mort signifie être séparé de Dieu et être dans le camp du prince de ce monde. Cela se caractérise par la manière de vivre et de penser qui est emprisonnée sous l’empire du péché. « C'est du cœur que viennent les mauvaises pensées, les meurtres, les adultères, les impudicités, les vols, les faux témoignages, les calomnies. » (Mt 15.19) Les trois parties du cœur : l’entendement, l’affection et la volonté, sont infectées par le péché :

Vous ne devez plus marcher comme les païens, qui marchent selon la vanité de leurs pensées. 18 Ils ont l'intelligence obscurcie, ils sont étrangers à la vie de Dieu, à cause de l'ignorance qui est en eux, à cause de l'endurcissement de leur cœur. 19 Ayant perdu tout sentiment, ils se sont livrés à la dissolution, pour commettre toute espèce d'impureté jointe à la cupidité. (Ep 4.17-19)

L’entendement, l’affection et la volonté sont endurcis, obscurcis, étrangers et impurs. L’homme ne raisonne pas bien; il appelle le bien mal et le mal bien. L’homme moderne pense qu’il est bien d’avoir le choix de tuer un enfant dans le ventre de sa mère et qu’il est mal de ne pas avoir ce choix. Par hypocrisie, il méprise les peuples du passé comme de sanguinaires barbares, se pensant lui-même civilisé alors que ses mains sont tachées de sang innocent. Il en est ainsi parce que la raison déchue refuse de se soumettre à la révélation de Dieu, elle revendique l’autonomie de son jugement. Elle ne cesse de modifier ou de rejeter les données de la révélation. L’entendement se méfie de Dieu et s’y oppose.

L’affection de l’homme est aussi enchaînée au mal. « L'affection de la chair est inimitié contre Dieu, parce qu’elle ne se soumet pas à la loi de Dieu, et qu'elle ne le peut même pas. » (Rm 8.7) L’homme aime le péché, il aime ses convoitises, il préfère son plaisir à Dieu. Parfois il réalise qu’il aime la perversion, mais il n’y peut rien. Le cœur de l’homme est incapable d’aimer Dieu. Il aime les dieux qu’il se fabrique et les confond avec le vrai Dieu.

Finalement, la volonté de l’homme, elle aussi, est incapable de quelque bien spirituel ou d’obéir. « Il n'en est aucun qui fasse le bien, Pas même un seul. » (Rm 3.12) Cela signifie qu’il n’y a aucun bien que l’homme puisse faire qui soit entièrement pur, car tout ce qui sort de lui vient d’un cœur pécheur; même en faisant le bien il cherche sa gloire. L’homme ne veut pas connaître Dieu et il ne cherche pas Dieu. « Ils ne se sont pas souciés de connaître Dieu (Rm 1.28) ; Nul ne cherche Dieu » (Rm 3.11) Et ceux qui disent chercher Dieu et vouloir le connaître ne cherchent pas le vrai Dieu, mais un dieu à leur image.

Parce qu’il est mort, l’homme se trouve dans une totale incapacité à voir la vérité. Ses pensées sont aveuglées de sorte qu’il ne peut comprendre l’Évangile et y croire. « L'homme animal ne reçoit pas les choses de l'Esprit de Dieu, car elles sont une folie pour lui, et il ne peut les connaître, parce que c'est spirituellement qu'on en juge. » (1 Co 2.14) Certains pensent que le problème épistémologique est objectif, alors qu’en réalité il est radicalement subjectif. Autrement dit, si l’homme ne connait pas la vérité ce n’est pas faute de lumière, mais c’est parce qu’il est aveugle. Le problème s’aggrave du fait que l’homme ne peut pas savoir qu’il est aveugle jusqu’à ce qu’il recouvre la vue...

L’homme ne peut pas se convertir de lui-même, et pourtant, il est coupable de ne pas se convertir. Les croyants de tendance arminienne font le raisonnement suivant : si l’homme doit se convertir, il peut le faire; si l’homme est incapable de se convertir, il n’est pas coupable de ne pas le faire. Pourtant aucun homme est capable de ne pas pécher, mais il n’en demeure pas moins que tous sont coupables de pécher. Voici comment Charles Spurgeon répondait à cet argument :

Que l’homme doive être capable de croire et de se repentir pour pouvoir être responsable de son incrédulité et de son impénitence est une conception philosophique qu’on ne retrouve nulle part dans l’Écriture; en fait l’Écriture enseigne expressément le contraire, si la responsabilité devait être mesurée par la capacité, alors cela signifierait que plus un homme est pécheur, moins il est coupable de son péché2!

Aucun homme ne peut éviter cette condition pécheresse; même ceux qui naissent dans une famille chrétienne sont morts spirituellement. L’Écriture ne présente pas un libre arbitre, mais un esclavage spirituel : « vous étiez esclaves du péché » (Rm 6.20). L’esclavage c’est l’antithèse de la liberté. Laissé à lui-même, l’homme ne reviendra jamais à Dieu. C’est pourquoi la grâce du Seigneur est absolument nécessaire pour renverser la condition de l’homme et le libérer. Qui peut donc être sauvée? « Aux hommes cela est impossible, mais à Dieu tout est possible. » (Mt 19.26)

3. La nécessité de la grâce

Si l’on ne considère pas que l’homme soit mort et qu’on pense qu’il y a encore de l’espoir pour lui, il y a fort à parier qu’on délaissera la super puissance de l’Évangile au profit de moyens qui
« exciteront » les signes vitaux de l’homme. C’est ce que font toutes les Églises qui ne croient pas à la dépravation totale de l’homme...

Si l’homme est bel et bien mort comme l’enseignent les Écritures, il n’y a que la régénération qui pourra le sauver. La nouvelle naissance arrive lorsque le Saint-Esprit ressuscite l’homme; subitement son intelligence est renouvelée et sa façon de voir le monde change parce que ses yeux s’ouvrent. C’est à partir de ce moment que l’homme croit, qu’il est sauvé en devant enfant de Dieu et que la vie éternelle commence. De quelle façon la régénération est-elle produite? « Vous avez été régénérés, non par une semence corruptible, mais par une semence incorruptible, par la parole vivante et permanente de Dieu. » (1 P 1.23) C’est la proclamation de la Parole qui seule peut régénérer des pécheurs.

Il y a une idée qui persiste parmi les chrétiens voulant qu’une Église attirante sauve plus de gens. Si une Église a une chorale ou des musiciens professionnels ou des effets audiovisuels, les gens viendront entendre l’Évangile. S’il y a des activités jeunesse attrayantes, les jeunes aimeront aller à l’Église. Si les prédicateurs sont charismatiques et savent toucher les gens, les pécheurs se convertiront. C’est pourquoi nous, les réformés, nous sommes « plates », parce que nous n’avons pas tous ces services. Nous n’avons que la Parole de Dieu et nous sommes persuadés que si la Parole de Dieu n’est pas suffisante à elle seule, rien ne fera. Puisque les hommes sont morts dans leurs péchés, nous ne voulons pas les attirer, mais nous voulons les ressusciter!

Penser qu’on puisse « attirer » un pécheur à l’Évangile est une erreur théologique. Cette erreur entraîne une confusion parmi les évangéliques au niveau de l’ordo salutis, c'est-à-dire l’ordre dans lequel les différentes étapes du salut se succèdent. Beaucoup imaginent que la foi précède la régénération, alors qu’en réalité l’Écriture enseigne le contraire : la régénération précède et cause la foi. L’homme ne peut pas avoir une foi vivante s’il est mort, il ne peut avoir qu’une foi morte. Pour avoir une foi vivante, il doit naître de nouveau, « si un homme ne naît de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu » (Jn 3.3). Jésus déclare qu’aucun homme n’est capable de venir à lui à moins qu’il ne naisse de nouveau : « C'est pourquoi je vous ai dit que nul ne peut venir à moi, si cela ne lui a été donné par le Père. » (Jn 6.65).

Un inconverti est quelqu’un qui est mort dans son péché, quelqu’un qui ne connaît pas Dieu et qui n’a « pas reçu l'amour de la vérité pour être sauvé » (2 Th 2.10). Il est impossible qu’un tel homme se tourne de lui-même vers Dieu, même si Dieu l’exige. Heureusement que dans sa grâce infinie, Dieu donne ce qu’il ordonne. Quand un pécheur se tourne vers Christ et reçoit le salut, c’est parce que Dieu lui a accordé la grâce de la régénération. La foi n’est pas la cause de la régénération, mais elle est précédée et causée par cette dernière. Nous croyons parce qu’il nous a été fait la grâce de croire (Ph 1.29). Aucun effort de l’homme ni aucune volonté humaine ne peuvent causer la régénération; il est écrit : « À tous ceux qui l’ont reçue, à ceux qui croient en son nom, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, lesquels sont nés, non du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu. » (Jn 1.12-13). Si ce n’est pas la volonté de l’homme qui cause la régénération, quelle volonté la cause? « Je ferai miséricorde à qui je fais miséricorde, et j'aurai compassion de qui j'ai compassion. Ainsi donc, cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde. » (Rm 9.15-16) « Le vent souffle où il veut, et tu en entends le bruit; mais tu ne sais d'où il vient, ni où il va. Il en est ainsi de tout homme qui est né de l'Esprit. » (Jn 3.8) L’Esprit souffle sur qui il veut.

Notre conversion est uniquement le fruit de la bonté de Dieu; à lui tout mérite! Nous étions ennemis du Seigneur, hostiles à son nom et ses voies. Nous étions incapables de l’aimer, de croire en lui et nous étions coupables; mais le Seigneur a été riche en miséricorde, il a triomphé de nos cœurs rebelles en les convertissant par sa grâce et il nous a accordé la vie éternelle. Sans la grâce du Seigneur, nous étions perdus. À lui toutes les louanges!

Pour terminer, voici quelques mots de Charles Spurgeon qui nous rappelle que deux routes qui vont dans des directions opposées n’atteignent pas la même destination :

Les arminiens veulent exciter l’activité de l’homme; nous nous voulons la tuer une fois pour toutes, afin de lui montrer qu’il est perdu et ruiné [...] Ils cherchent à amener l’homme à se lever; nous nous cherchons à l’abaisser [...] afin qu’il s’écrie, « Seigneur sauve, ou nous périssons! » Nous croyons que l’homme n’est jamais aussi proche de la grâce que lorsqu’il commence à comprendre qu’il ne peut rien faire. Lorsqu’il se dit, « Je peux prier, je peux croire, je peux faire ceci et cela », c’est alors qu’il se confie en lui-même et que l’arrogance est sur son front3.

Lecture supplémentaire : Jn 8.12-59

1 Saint-Augustin, Les confessions, livre X, chapitre XXIX.

2 Iain Murray, The Forgotten Spurgeon, Carlisle, The Banner of Truth Trust, 1966, p. 62, note 25.

3 Ibid., p. 80.

 

7- Sola gratia : la cause de la grâce

Chapitre 7

Une fois que nous comprenons et acceptons la doctrine de la dépravation totale de l’homme, on ne peut refuser les autres doctrines de la grâce. Un pécheur a besoin de recevoir la repentance pour voir la vérité (2 Tm 2.25). Ceci soulève une question importante : qu’est-ce qui fait que certains obtiennent ce don? Pourquoi avons-nous été régénérés? Il n’y a que deux possibilités : soit que nous avons obtenu cette grâce à cause de quelque chose de notre côté (une décision personnelle, une meilleure vie, etc.), soit que la réponse se trouve du côté de Dieu. Voici la réponse qu’ont donnée les théologiens réunis à Dordrecht en 1619 :

Quant à ce que Dieu donne en son temps la foi à certains et ne la donne point aux autres, cela procède de son décret éternel. Car le Seigneur fait ces choses « connues de toute éternité » (Ac 15.18) et Il opère tout selon la décision de sa volonté. (Ep 1.11) Selon ce décret, Dieu amollit par grâce le coeur des élus, quelque durs qu'ils soient, et les fléchit à croire; mais, par un juste jugement, il laisse ceux qui ne sont point élus dans leur méchanceté et leur dureté1.

Ce chapitre traite de la glorieuse doctrine de l’élection. Dieu a choisi, avant la fondation du monde, les pécheurs qu’il allait sauver. La raison pour laquelle Dieu nous a régénérés lorsque nous avons entendu l’Évangile, c’est parce qu’il nous avait choisis. L’Écriture n’attribue pas au libre arbitre le fait que certains croient et d’autres pas, mais à l’élection. Paul dit aux Thessaloniciens : « Nous savons, frères bien-aimés de Dieu, que vous avez été élus » (1 Th 1.4). Comment Paul sait-il cela? D’après le verset 5, c’est parce qu’ils ont été régénérés par l’Évangile : « notre Évangile ne vous ayant pas été prêché en paroles seulement, mais avec puissance, avec l'Esprit Saint, et avec une pleine persuasion » (v. 5). Notre conversion à Christ est la preuve de notre élection. Jésus déclare : « Tous ceux que le Père me donne viendront à moi » (Jn 6.37).

Spurgeon, le prince des prédicateurs, disait avec humour : « Heureusement que Dieu m’a choisi, car je ne l’aurais jamais choisi; et heureusement qu’il m’a choisi avant que je ne sois né, car il ne m’aurait certainement pas choisi après2. » Cette phrase résume bien les doctrines de la grâce : la grâce est nécessaire, mais elle n’est pas due. Quand nous comprenons cela, les doctrines de la grâce de Dieu nous apportent beaucoup de réconfort. Étonnement, la doctrine de l’élection est peu aimée et rarement prêchée parmi les chrétiens. Plusieurs y croient, mais la traitent néanmoins comme un secret embarrassant dont il est préférable de ne pas parler parce qu’elle est difficile, controversée et qu’elle leur paraît injuste. Beaucoup ont reproché aux réformés de mettre un accent démesuré sur l’élection, affirmant que l’Écriture en parle peu... À ces gens ne plaisent, l’Écriture parle fréquemment de la doctrine de l’élection, en termes non équivoques et sans jamais s’excuser. Voici quelques citations :

Mt 22:14 Car il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus.

Jn 15:16 Ce n'est pas vous qui m 'avez choisi; mais moi, je vous ai choisis

Ep 1:4-5 En lui Dieu nous a élus avant la fondation du monde, pour que nous soyons saints et irrépréhensibles devant lui, nous ayant prédestinés dans son amour à être ses enfants d'adoption par Jésus-Christ, selon le bon plaisir de sa volonté,

1 P 2:9 Vous, au contraire, vous êtes une race élue

2 Th 2:13 Pour nous, frères bien-aimés du Seigneur, nous devons à votre sujet rendre continuellement grâces à Dieu, parce que Dieu vous a choisis dès le commencement pour le salut

Mc 13:20 Et, si le Seigneur n'avait abrégé ces jours, personne ne serait sauvé; mais il les a abrégés, à cause des élus qu'il a choisis.

Ac 13:48 Tous ceux qui étaient destinés à la vie éternelle crurent.
Rm 8:30 ceux qu'il a prédestinés, il les a aussi appelés; et ceux qu'il a appelés, il les a

aussi justifiés; et ceux qu'il a justifiés, il les a aussi glorifiés.

Il est malheureux que beaucoup de croyants rejettent ou ignorent l’enseignement biblique de la prédestination, puisqu’il s’agit de la cause originelle de leur salut. Pourquoi Dieu a-t-il envoyé son Fils mourir à la croix mourir pour nous? Parce que Dieu nous a choisis. Si Dieu n’avait choisi aucun homme, Christ ne serait pas mort à la croix. L’élection est la cause de la rédemption. La manifestation de la grâce de Dieu dans l’histoire a pour origine la grâce de Dieu dans l’éternité. Comment certains osent-ils arracher au salut son fondement et mépriser ainsi la grâce de Dieu? Notre salut n’est pas le fruit d’une bonne fortune qui par hasard s’est rendue jusqu’à nous, mais il fut orchestré par le Dieu « qui opère toutes choses d'après le conseil de sa volonté » (Ep 1.11). et qui a tout mis en œuvre pour le salut de ses élus. Lorsque je m’arrête pour songer aux milliards d’événements que Dieu a contrôlés afin que je puisse exister et être sauvé; je suis ébloui et mon cœur est immergé par l’amour de Dieu. Cette doctrine donnera donc à tous ceux qui obéissent sincèrement à l’Évangile matière à louange, respect et admiration pour Dieu, humilité, zèle et immense réconfort. Jésus ne nous dit- il pas : « réjouissez-vous de ce que vos noms sont écrits dans les cieux » (Lc 10.20)?

Connaissez-vous Pierre-Honoré Jaubert? Cet homme n’est pas un de mes ancêtres, mais ma ligne d’existence passe néanmoins par la sienne. Pierre-Honoré Jaubert arriva en Nouvelle-France vers 1755, il engendra Didier Joubert, qui engendra Zéphérin Joubert, qui engendra Jacques-Charles Zéphérin Joubert qui engendra Janvier-Jacques Joubert, né le 3 janvier 1869. À l’âge de 13 ans, Janvier-Jacques Joubert livrait du lait dans la région de Montréal. Il fut le premier à livrer du lait dans des contenants de verre ce qui fit grossir sa clientèle; il devint éventuellement le riche propriétaire de la principale laiterie de Montréal : J.J.Joubert limitée. Vers 1914 il ouvrit sa première laiterie, elle fut située sur la rue Saint- André à Montréal. Son entreprise, qu’il vendit en 1932, fut un succès sur toute la ligne.

Cent ans après la naissance de M. J.J. Joubert, au mois d’août 1969, un des édifices de la compagnie J.J. Joubert fut démoli sur la rue Saint-André. Le soir du 4 août 1969, mon père prenait William Turner avec lui sur sa moto pour aller à l’hippodrome de Montréal. Ils empruntèrent la rue Saint-André où quelques débris de démolition de l’édifice se trouvaient en pleine rue. Mon père heurta ces débris avec sa moto et termina sa course dans un poteau électrique. William Turner, âgé de 18 ans mourut dans l’accident. Mon père demeura dans le coma pendant un mois; son bras droit fut paralysé des suites de son accident. Plusieurs mois plus tard, il débuta sa réadaptation en physiothérapie à l’Hôpital Notre-Dame où ma mère, qui venait de terminer son bac en physiothérapie, commençait à travailler. C’est ainsi qu’ils se rencontrèrent et se marièrent. Neuf années après ces événements, je naissais. Si Pierre-Honoré Jaubert n’avait immigré en Nouvelle-France, vous auriez sans doute eu un autre prédicateur que moi ce matin. Mais l’Écriture nous dit que dans le livre de Dieu, les jours qui nous étaient destinés « étaient tous inscrits, avant qu’aucun n’existât » (Ps 139.16).

« Que tes pensées, ô Dieu, me semblent impénétrables! Que le nombre en est grand! Si je les compte, elles sont plus nombreuses que les grains de sable. Je m'éveille, et je suis encore avec toi. » (Ps 139.17- 18). La prédestination est la source d’une grande assurance; elle nous montre que notre existence a un sens puisque nous avons été voulus et aimés de Dieu et non pas « chanceux » d’exister. L’élection nous permet de nous reposer dans la main puissante et souveraine de Dieu, sachant « que toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu, de ceux qui sont appelés selon son dessein. Car ceux qu'il a connus d'avance, il les a aussi prédestinés à être semblables à l'image de son Fils » (Rm 8.28-29). Admirons la sagesse insurpassable du dessein divin qui épouse naturellement le cours de la vie sans heurter la volonté des hommes ou la contingence.

Dans le reste du chapitre, je répondrai à trois questions. Premièrement, l’élection est-elle conditionnelle ou inconditionnelle? Deuxièmement, Dieu est-il injuste? Troisièmement, pourquoi évangéliser si tout est décidé d'avance?

1. L’élection est-elle conditionnelle ou inconditionnelle?

Arminius et ses disciples étaient forcés de reconnaître que la Bible déclare que Dieu a choisi des hommes pour le salut et que tous n’ont pas été choisis. Les arminiens expliquaient que pour être choisi par Dieu, il fallait préalablement avoir rempli une condition : celle de décider de se repentir et de croire. Cependant, avec une élection conditionnelle il y un problème : l’élection a eu lieu avant qu’aucun homme n’existe, comment quelqu’un pouvait-il remplir une condition? Selon Arminius, Dieu a su d’avance qui allaient se repentir et croire, il a donc choisi ceux-là. Pour appuyer son explication, il recourait à la préface de la Première épître de Pierre « à ceux qui sont (...) élus selon la prescience de Dieu » (1 P 1.1-2).

L’élection conditionnelle est très problématique. Premièrement, elle renverse totalement l’enseignement de la Bible au sujet de l’élection. L’arminianisme enseigne que Dieu nous a élus parce que nous l’avons élu; Dieu nous a aimés parce que nous l’avons aimé. Pourtant, l’Écriture dit expressément le contraire : « Pour nous, nous l'aimons, parce qu'il nous a aimés le premier. »
(1 Jn 4.19). La cause de notre salut n’est pas notre amour pour Dieu, mais l’amour de Dieu pour nous. L’amour de Dieu pour nous remonte à notre élection avant la fondation du monde. Depuis que Dieu nous a choisis en Jésus-Christ, il nous aime d’un amour éternel qu’aucune créature ne saurait empêcher (Rm 8.38-39). Notre amour pour lui n’est que le faible écho de son amour infini. Renverser l’amour de Dieu pour le rendre tributaire du nôtre et faire dépendre le décret divin d’une décision humaine, c’est altérer gravement l’Évangile et manifester un orgueil grossièrement présomptueux.

Deuxièmement, l’élection conditionnelle est impossible puisque nous étions morts dans nos péchés. Pour que l’élection soit conditionnelle, il faut nécessairement que la dépravation soit partielle afin que l’homme soit capable de choisir Dieu. Cependant, l’Écriture enseigne le contraire. La théologie d’Arminius repose sur un rationalisme et non sur la révélation.

Troisièmement, aucun passage de l’Écriture sainte n’enseigne que Dieu nous a élus parce qu’il a vu d’avance que nous allions croire en lui. L’expression « élus selon la prescience de Dieu » signifie tout simplement que Dieu a élu ceux qu’il a aimés d’avance. Le mot pro,gnwsij, prognōsis traduit par
« prescience » signifie « connaître d’avance » dans le sens de « aimer d’avance » et non dans le sens de « savoir d’avance ».

L’élection conditionnelle est invalidée par une affirmation de Christ aux pharisiens. Il leur dit : « Mais vous ne croyez pas, parce que vous n'êtes pas de mes brebis. Mes brebis entendent ma voix; je les connais, et elles me suivent. » (Jn 10.26-27). Remarquez que Christ ne dit pas : « Vous n’êtes pas mes brebis parce que vous ne croyez pas » comme Arminius le voudrait. Il dit exactement l’inverse : « Vous ne croyez pas, parce que vous n’êtes pas mes brebis. » Par contre, les brebis du Seigneur entendent sa voix et le suivent. Pourquoi avons-nous reconnu la voix du bon berger et l’avons-nous suivi lorsque l’Évangile nous a été prêché? Parce que nous étions parmi ses brebis!

L’élection n’est donc pas conditionnelle, mais inconditionnelle. Dieu ne nous a pas élus parce que nous allions croire, mais nous avons cru parce que Dieu nous a élus. Voici une grande question : pourquoi Dieu m’a-t-il choisi plutôt qu’un autre? La Bible répond négativement à cette question en nous disant qu’il n’y a rien en nous qui ait pu satisfaire le dévolu du Seigneur. Dieu ne nous a pas élus parce que nous l’aimions plus ou le haïssions moins que les autres. Dieu ne nous a pas élus parce que nous étions sages ou mieux disposés aux choses spirituelles... L’Écriture est claire : la raison de notre élection ne se trouve pas en nous, mais « Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages; Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes; et Dieu a choisi les choses viles du monde et celles qu'on méprise, celles qui ne sont point, pour réduire à néant celles qui sont, afin que nulle chair ne se glorifie devant Dieu. » (1 Co 1.27-29).

La raison se trouve du côté de Dieu qui nous a élus « selon le bon plaisir de sa volonté, à la louange de la gloire de sa grâce qu'il nous a accordée en son bien-aimé. » (Ep 1.5-6). Comment pourrions-nous nous glorifier? Comment pourrions-nous ne pas le glorifier? Dieu nous a retiré tout sujet de nous glorifier, il ne nous reste qu’à être reconnaissants. Il nous a choisis par sa seule pure grâce et son amour, sans qu’il n’y ait rien dans la créature comme condition ou cause qui le conduirait à ainsi faire. Ainsi Dieu a choisi des pécheurs, certains pires, d’autres meilleurs et il a abandonné des pécheurs, certains pires, d’autres meilleurs, mais aucun pécheur n’a mérité d’être élu. Dieu est-il injuste d’avoir agi ainsi?

2. Dieu est-il injuste?

Après avoir parlé de l’élection, Paul anticipe cette question : « Que dirons-nous donc? Y a-t-il en Dieu de l'injustice? » (Rm 9.14). Paul n’anticiperait pas cette question s’il croyait à une élection conditionnelle, c’est justement parce que l’élection est inconditionnelle et sélective que Paul demande si Dieu est injuste. Il pose cette question après avoir prouvé que l’élection est inconditionnelle :

Il en fut ainsi de Rébecca, qui conçut du seul Isaac notre père; 11 car, quoique les enfants ne fussent pas encore nés et qu'ils n'eussent fait ni bien ni mal, -afin que le dessein d 'élection de Dieu subsistât, sans dépendre des oeuvres, et par la seule volonté de celui qui appelle, 12 il fut dit à Rébecca: L'aîné sera assujetti au plus jeune; 13 selon qu'il est écrit: J'ai aimé Jacob Et j'ai haï Ésaü. (Rm 9.10-13)

Premièrement, il ne faut pas comprendre les verbes aimer et haïr comme s’ils désignaient des émotions. Il est question de l’amour allianciel de Dieu : Jacob a été choisi comme héritier de l’alliance de grâce, tandis qu’Ésaü a été exclu et est demeuré sous la colère divine par son péché. Ensuite nous devrions aller contre notre réflexe naturel en lisant ce texte. Nous avons tendance à prendre Ésaü en pitié en nous demandant pourquoi Dieu l’a détesté? Ce qui devrait nous étonner cependant c’est le fait que Jacob ait été aimé et non pas qu’Ésaü ait été sous la colère de Dieu. Jacob était un paresseux qui restait dans les tentes, tandis qu’Ésaü était un vaillant chasseur. Jacob était ratoureux, il usurpa le droit d’aînesse et la bénédiction d’Ésaü. Jacob était un polygame; malgré cela il fut aimé de l’Éternel. Avant même que les mérites entrent en ligne de compte, Dieu avait fait son choix « afin que le dessein d'élection de Dieu subsistât, sans dépendre des œuvres ». L’élection est inconditionnelle parce qu’elle est imméritée et « imméritable ».

Malgré cela, n’est-ce pas injuste d’élire seulement certains hommes alors que Dieu aurait pu élire tous les hommes? Le problème n’est pas du côté de Dieu, mais du nôtre : nous voyons de mauvais œil que Dieu est bon. Aurait-il été juste de condamner tous les hommes? Bien sûr que oui, puisque tous sont coupables. Pourquoi Dieu n’a-t-il pas élu tous les hommes? Je l’ignore, mais je suis beaucoup plus ébloui du fait que Dieu n’a pas condamné tous les hommes. La condamnation d’un pécheur n’a rien d’étonnant; l’élection d’un pécheur est renversante. Les réformés disent : « En enfer l’homme n’a nul autre à blâmer que lui-même; au ciel l’homme n’a nul autre à remercier que Dieu. En enfer on a ce qu’on mérite, au ciel on a ce qu’on ne mérite pas. » On ne peut pas recourir à l’élection pour expliquer la perdition d’un pécheur en disant : « C’est parce qu’il n’était pas élu. » La perdition n’est pas causée par la non-élection, mais par le péché pour lequel l’homme est responsable.

Certains font parfois une caricature de l’élection en imaginant des pécheurs qui voudraient venir à Christ pour être sauvés, mais qui seraient repoussés parce qu’ils ne seraient pas élus. Soyons très clairs : tous ceux qui viennent à Christ pour leur salut sont sauvés; s’ils viennent à Christ c’est parce qu’ils sont élus; un pécheur non-élu ne veut pas venir à Christ. « Tous ceux que le Père me donne viendront à moi, et je ne mettrai pas dehors celui qui vient à moi. » (Jn 6.37) Ayez de l’assurance; si vous êtes venus à Christ pour être sauvés, c’est parce que le Père vous a donnés à lui. N’essayez pas de chercher dans les décrets éternels pour savoir si vous avez été élus; venez tout simplement à Christ en vous repentant de vos péchés et croyez sa Parole qui nous dit qu’il sauve tous ceux qui vont à lui.

Mais l’Écriture ne dit-elle pas que Dieu endurcit le cœur des non-élus? « Ainsi, il fait miséricorde à qui il veut, et il endurcit qui il veut. » (Rm 9.18) La même épître nous dit comment Dieu s’y prend pour endurcir un cœur. Cela ne lui demande pas beaucoup de travail, il n’a qu’à laisser l’homme faire :
« Comme ils ne se sont pas souciés de connaître Dieu, Dieu les a livrés à leur sens réprouvé » (Rm 1.28). Privé de la grâce, le cœur s’endurcit. Dieu n’est pas tenu d’être miséricordieux et il n’est pas coupable de l’endurcissement de l’homme. « Et que dire, si Dieu, voulant montrer sa colère et faire connaître sa puissance, a supporté avec une grande patience des vases de colère formés pour la perdition, et s'il a voulu faire connaître la richesse de sa gloire envers des vases de miséricorde qu’il a d'avance préparés pour la gloire? » (Rm 9.22-23)

3. Pourquoi évangéliser si tout est décidé d'avance?

Ces hommes, ainsi prédestinés ou pré-ordonnés, sont spécifiquement et immuablement désignés. Leur nombre est si certain et défini qu’il ne peut être augmenté ni diminué. À quoi bon évangéliser, ceux qui ont à être sauvés le seront de toute façon et il n’y a rien à faire pour les autres! Tous ceux qui se moquent de la foi réformée utilisent cet argument. Par exemple, voici un extrait d’un sermon de John Wesley où il imagine un prédicateur calviniste s’adressant au diable :

Espèce d’idiot, pourquoi perds-tu ton temps à rugir? Tes mensonges pour séduire des âmes sont aussi inutiles et futiles que ne l’est notre prédication. N’as-tu pas entendu que Dieu a entrepris ton travail et qu’il le fait plus efficacement? Toi avec tous tes acolytes et vos pouvoirs, vous pouvez seulement nous assaillir de manière à ce qu’on puisse quand même vous résister; tandis que Lui, Il peut détruire irrésistiblement le corps et l’âme en

enfer! Tu peux seulement séduire; mais son décret inchangeable d’abandonner des milliers d’âmes dans la mort les contraint à continuer dans le péché jusqu’à ce qu’ils tombent dans le feu éternel. Tu tentes, mais lui nous force à être damnés, puisque nous ne pouvons pas résister à sa volonté. Espèce d’idiot, pourquoi chercher encore qui tu pourras dévorer? N’entends-tu pas que Dieu est le lion rugissant, qui détruit les âmes et assassine les hommes3?

Nous croyons que Dieu est souverain sur absolument tout, non pas parce que notre raison a déduit que ceci était plus logique, mais parce que toute l’Écriture enseigne cette doctrine. Cependant, la souveraineté de Dieu n’annule pas la responsabilité humaine d’après la Bible. Il y a harmonie parfaite entre la souveraineté divine et la responsabilité humaine, car Dieu ne contraint pas la volonté de l’homme. Jésus a été « livré selon le dessein arrêté et selon la prescience de Dieu » (Ac 2.23), pourtant Pierre tient le peuple responsable parce qu’il a agi volontairement selon son cœur mauvais. Il ajoute dans la même phrase : « vous l'avez crucifié, vous l'avez fait mourir par la main des impies ».

Dieu a décrété toute chose, mais nous devons néanmoins prier; le salut est par grâce sans les œuvres, mais nous devons néanmoins marcher dans la sanctification et pratiquer de bonnes œuvres; Dieu a fixé le jour et l’heure du retour de Christ, mais nous devons néanmoins hâter son avènement. Dieu a choisi d’avance ceux qu’il sauverait, mais il a donné la responsabilité aux croyants d’annoncer son Évangile, de prier et de mener une vie sainte afin que par ces moyens ses élus viennent à la foi. C’est ce que Paul veut dire lorsqu’il écrit : « C'est pourquoi je supporte tout à cause des élus, afin qu'eux aussi obtiennent le salut qui est en Jésus-Christ, avec la gloire éternelle. » (2 Tm 2.10). Nous devons supporter l’opposition et la discipline de la vie chrétienne pour nos frères rachetés par Christ, qui n’ont pas encore été appelés, car :

14 Comment donc invoqueront-ils celui en qui ils n'ont pas cru? Et comment croiront-ils en celui dont ils n'ont pas entendu parler? Et comment en entendront-ils parler, s'il n'y a personne qui prêche? 15 Et comment y aura-t-il des prédicateurs, s'ils ne sont pas envoyés? selon qu'il est écrit: Qu'ils sont beaux Les pieds de ceux qui annoncent la paix, De ceux qui annoncent de bonnes nouvelles! (Rm 10.14-15)

Finalement, nous ne savons pas qui est élu et qui ne l’est pas parmi les non-croyants. Nous avons le devoir de considérer tous les hommes comme étant possiblement élus et nous devons tout faire pour leur salut, sachant que Dieu utilisera certainement et efficacement nos efforts pour sauver des pécheurs comme il l’a toujours fait. L’appel à croire en Jésus-Christ s’adresse à tous les hommes; c’est un appel universel. Soyons pleins de confiance en Dieu, sa Parole n’a jamais fait défaut.

Lecture supplémentaire : Ep 1.3-10

2 Charles Spurgeon, A Defense of Calvinism, Pensacola, FL, Chapel Library, p. 4.

3 Cité par Arnorld Dallimore, dans George Whitefield, vol. 1, Carlisle, The Banner of Truth Trust, 1970, p. 312.

 

8- Sola gratia : la portée de la grâce

 

Chapitre 8

Nous avons vu que l’homme ne se convertit que par la grâce de Dieu. Les pécheurs qui se convertissent ont été choisis par Dieu avant la fondation du monde. Cependant, l’élection à elle seule ne sauve pas, car les élus doivent encore être rachetés. Il s’agit du but de l’élection: « Dieu nous a élus avant la fondation du monde, pour que nous soyons saints et irrépréhensibles devant lui » (Ep 1.4). Comment allions-nous devenir saints? Par notre rédemption en Jésus-Christ : « Dieu ne nous a pas destinés à la colère, mais à l'acquisition du salut par notre Seigneur Jésus-Christ. » (1 Th 5.9). Jésus est venu racheter les hommes que son Père voulait rendre saints. Parlons maintenant de la rédemption particulière.

1. L’expiation définie

Il nous est tragique de constater que tous les êtres humains ne seront pas sauvés à la fin. Jésus nous dit que les impies « iront au châtiment éternel, mais les justes à la vie éternelle » (Mt 25.46). Ceux qui vont au châtiment éternel ne bénéficieront pas de la mort de Christ. Tous devraient être d’accord pour dire qu’ultimement, seuls ceux qui iront à la vie éternelle bénéficieront de la mort de Christ. Il y a donc deux façons d’envisager cette réalité. Ou bien la mort de Christ est limitée dans son efficacité, ou bien elle est limitée dans sa portée.

Pourquoi tous les hommes ne sont-ils pas sauvés par la mort du Christ? Soit que sa mort à elle seule ne sauve pas à moins que l’homme n’y ajoute sa foi. Soit que sa mort n’a pas expié les péchés de tous les hommes. L’expiation est-elle limitée dans son efficacité ou dans sa portée? Une Église non- réformée croit que l’expiation est limitée dans son efficacité : la mort de Christ à elle seule ne sauve personne. Une Église réformée croit que l’expiation est limitée dans sa portée : Christ est mort efficacement pour ses élus. Je développerai deux aspects fondamentaux de l’expiation : sa portée et son efficacité. Mon objectif est de démontrer que l’expiation est définie et efficace.

La portée de l’expiation

La rédemption particulière signifie que Christ n’a pas opéré le salut pour tous les hommes, mais uniquement pour le peuple que Dieu lui a donné avant la fondation du monde.

La première fois que j’ai entendu dire que Christ n’était pas mort pour tous, j’ai cru que cela était impossible. Après avoir examiné la question, j’ai conclu qu’il était impossible qu’il soit mort pour tous si tous ne sont pas sauvés. Voici un raisonnement qui fut proposé par le théologien John Owen1. Pour être sauvé, il faut impérativement que Christ ait expié tous nos péchés. S’il devait y avoir ne serait-ce qu’un péché non expié; nous serions condamnés pour ce péché. Christ a donc expié tous les péchés de tous ceux qui sont sauvés. Maintenant, si Christ a expié tous les péchés de tous les hommes, pourquoi y a-t-il encore des hommes qui sont condamnés? Si tous les péchés de tous les hommes sont expiés, tous les hommes sont donc sauvés. Par contre, l’Écriture nous dit que tous les hommes ne sont pas sauvés. Si Christ est mort pour tous les hommes et que tous les hommes ne sont pas sauvés, Dieu est injuste en condamnant des pécheurs pour lesquels il a condamné Christ.

Ceux qui ne croient pas à la rédemption particulière expliquent ce problème en limitant l’efficacité de l’expiation. Christ est mort pour tous les hommes, disent-ils, mais ceux qui ne croient pas ne bénéficient pas de sa mort... Ne pas croire en Christ est-il un péché? Si oui, pourquoi Dieu condamne- t-il les incrédules puisque Christ est aussi mort pour le péché d’incrédulité? Sinon, pourquoi Dieu les condamne-t-il? Pour garder l’expiation universelle, certains tombent dans l’expiation partielle : Christ a expié tous les péchés de tous les hommes sauf le péché d’incrédulité. Ainsi, tous les hommes peuvent être sauvés s’ils ne sont pas incrédules. Le problème, c’est que beaucoup de croyants ont été incrédules et ont rejeté Christ avant de croire. Comment ont-ils pu être pardonnés pour ce péché si Christ ne l’a pas expié? Si Christ a expié l’incrédulité de ceux qui se repentent et qu’il n’a pas expié l’incrédulité des autres, faut-il conclure que l’expiation, en plus d’être conditionnelle, n’est plus tout à fait universelle?

De plus, cela signifierait que notre rédemption ne vient pas directement du fait que Christ est mort pour nous, mais du fait que nous n’avons pas été incrédules contrairement aux autres... Nous aurions ainsi sujet de nous glorifier. Cette position pose un autre problème : comment aurions-nous pu croire en Christ pour que sa mort devienne effective, alors que nous étions morts dans nos péchés? Vous voyez bien que l’expiation universelle est impossible à maintenir à moins de faire des acrobaties intellectuelles douteuses. La vérité biblique est beaucoup plus simple, si l’on veut bien l’accepter. Tous ne sont pas sauvés parce que Christ n’a pas racheté tous les hommes, mais uniquement les siens.

L’efficacité de l’expiation

Le point le plus important de cet enseignement est celui-ci : si l’expiation est efficace et qu’elle ne sauve pas tous les hommes, elle doit nécessairement être définie. Voici pourquoi. Qu’est-ce que la mort de Jésus-Christ a accompli? Sa mort a-t-elle rendu les pécheurs rachetables ou a-t-elle racheté des pécheurs? Christ a-t-il potentiellement expié des péchés ou a-t-il actuellement expié des péchés? Quels furent les effets de l’œuvre de Jésus-Christ à la croix? D’après Arminius, la mort de Christ ne sauve personne, mais elle rend possible le salut de tout homme. Ce salut devient effectif lorsque l’homme croit. Ainsi, Dieu fournirait le sacrifice et l’homme la foi. Les réformés, quant à eux, croient que la mort de Christ a tout accompli à elle seule. Non seulement sa mort a-t-elle obtenu la rémission des péchés, mais elle a également obtenu le moyen par lequel les élus reçoivent cette rémission, c’est-à-dire la foi. Nous avons déjà vu que la foi est un don de Dieu. Dieu accorde ce don à ceux pour qui Christ l’a payé au Calvaire.

« Car c'est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. » (Ep 2.8). Qu’est-ce qui est un don de Dieu, la grâce, la foi ou le fait d’être sauvé? Voici comment O. Palmer Robertson analyse ce passage :

Les mots « grâce » et « foi » sont tous deux féminins, alors que le participe « vous êtes sauvés » est masculin. Mais le pronom « cela » qui est « le don de Dieu » est neutre, ce qui signifie qu’il ne peut pas se référer spécifiquement à la « grâce », à la « foi », ou au « salut ». Si « cela » se réfère soit à la « grâce », à la « foi », ou au « salut », il faut alors conclure qu’au moins une de ces choses n’est pas incluse dans le don de Dieu. Mais « cela » inclut tous ces éléments. La « grâce », la « foi », et le « salut » sont « le don de Dieu ». Notre salut fut accompli par la mort de Christ, et notre foi fut acquise avec son sang2.

Nous croyons donc que la mort de Christ a entièrement et efficacement accompli le salut de tous ceux pour lesquels il est mort. Christ n’a pas fourni le sacrifice et nous la foi; mais le don de Dieu inclut la foi qui fut acquise par le sacrifice. Rien ne peut être ajouté au sacrifice de Christ. En expirant, Jésus dit : « Tout est accompli ». Son sacrifice est complet, suffisant et définitif. Il garantit à lui seul le salut de tous ceux qui sont sauvés. Le salut ne fut pas rendu possible, mais il fut accompli, une fois accompli, il ne restait qu’à l’appliquer. Si seulement les chrétiens comprenaient que la puissance pour mettre fin à tout péché se trouve dans la mort de Christ...

La mort de Jésus produit quelque chose, elle rachète, elle rend Dieu propice (accomplit la propitiation). Jésus a-t-il racheté efficacement tous les hommes? A-t-il apaisé la colère de Dieu pour chaque individu dans le monde? S’il avait racheté tous les hommes, tous les hommes lui appartiendraient. Imaginez que vous avez une grosse dette à la banque. Par testament, votre père paie en entier votre dette avec sa fortune. La banque pourrait-elle ne pas annuler votre dette? Impossible! Une dette ne peut être payée légalement qu’une fois. Christ pourrait-il avoir racheté des hommes et que finalement ceux-ci ne lui appartiennent pas? Cela est radicalement impossible! Sinon cela voudrait dire que Christ est mort sans que cela n’ait eu d’effet; ce qui est antibiblique.

Voyez-vous maintenant comment l’arminianisme conçoit la mort de Christ? D’après cette conception Christ n’a racheté aucun homme, mais il a simplement rendu l’homme rachetable. Ainsi, la mort de Christ pour tous aurait pu ne sauver personne. En fait, d’après la conception arminienne, la mort de Christ ne sauve personne puisque nous nous sauverions nous-mêmes grâce à notre foi. Le sacrilège de l’arminianisme consiste à altérer la nature de l’expiation en l’émasculant de son efficacité. Je comprends que l’on puisse trouver noble le motif qui consiste à inclure les péchés de tous les hommes dans l’expiation, mais aucun motif qui redéfinit l’Évangile et fausse les données bibliques ne peut être noble. La Parole de Dieu enseigne clairement que Christ est mort efficacement pour les élus.

2. L’expiation définie dans la Bible

Regardons quelques affirmations explicites de la Bible concernant l’expiation définie. L’Évangile commence avec la bonne nouvelle qu’un ange annonce à Joseph : « elle [Marie] enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus; c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. » (Mt 1.21). Dans ce verset, l’expiation est envisagée comme définie et efficace et non comme générale et potentielle. Il est intéressant de constater que les trois évangiles qui rapportent l’institution du repas du Seigneur présentent la mort de Christ pour une totalité d’hommes et non pour tous les hommes (Mt 26.28 ; Mc 14.24 ; Lc 22.19-20) : « ceci est mon sang, le sang de l'alliance, qui est répandu pour plusieurs, pour la rémission des péchés ». Il en va de même avec le texte d’Ésaïe 53 qui annonce la mort du Messie à venir:

8 qui a cru Qu'il était retranché de la terre des vivants Et frappé pour les péchés de mon peuple? (...) 11 Par sa connaissance mon serviteur juste justifiera beaucoup d'hommes, Et il se chargera de leurs iniquités. 12 (...) Parce qu'il a porté les péchés de beaucoup d'hommes, Et qu'il a intercédé pour les coupables. (Es 53.8, 11-12)

L’Épître aux Hébreux cherche à démontrer que Christ est le vrai souverain sacrificateur qui a accompli efficacement et définitivement le vrai sacrifice de rédemption. Les sacrifices lévitiques, qui étaient des types du sacrifice de Christ, étaient tous définis. Lorsque le souverain sacrificateur, une fois l’an, entrait dans le Saint des saints pour faire l’expiation des péchés du peuple, il portait le pectoral du jugement. Sur ce pectoral étaient inscrits le nom des tribus d’Israël afin de représenter un peuple précis devant Dieu : « Lorsque Aaron entrera dans le sanctuaire, il portera sur son cœur les noms des fils d'Israël, gravés sur le pectoral du jugement, pour en conserver à toujours le souvenir devant l'Éternel. » (Ex 28.29).

Ceci représentait l’œuvre que Christ accomplirait pour ses frères. Dans l’Évangile de Jean nous retrouvons la prière de consécration sacerdotale que Jésus offrit en vue de sa passion. Jésus ne pria que pour ceux envers qui son sacrifice était destiné : « J'ai fait connaître ton nom aux hommes que tu m’as donnés du milieu du monde. Ils étaient à toi, et tu me les as donnés (...) C'est pour eux que je prie. Je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que tu m’as donnés, parce qu’ils sont à toi. »
(Jn 17.6, 9). Réalisez, mes frères et mes sœurs, que Christ nous portait sur son cœur spécifiquement lorsqu’il s’offrit en sacrifice. Il s’est substitué pour nous parce qu’il nous aimait et qu’il désirait qu’aucun de ceux que le Père lui avait donnés ne se perde.

Ce don du Père au Fils est le fondement de la rédemption. Jésus donne sa vie pour ses brebis (Jn 10.15), ses brebis lui ont été données par son Père (Jn 10.29). Jésus est venu expressément pour faire la volonté du Père, sa volonté « c’est que je ne perde rien de tout ce qu’il m’a donné, mais que je le ressuscite au dernier jour. » (Jn 6.39). La rédemption vient de ce que le Père a confié au Fils le rachat de ses élus. Ainsi, Jésus affirme : « Nul ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire; et je le ressusciterai au dernier jour. » (Jn 6.44). Jésus peut déclarer avec assurance : « Tous ceux que le Père me donne viendront à moi » (Jn 6.37). Roger Nicole constate avec raison que la rédemption doit refléter l’unité trinitaire :

Comment Christ pourrait-il avoir l’intention de mourir pour ceux que le Père ne lui a pas donnés, et que le Saint-Esprit ne régénèrera pas? L’unité et l’harmonie dans l’articulation trinitaire du plan divin exigent une rédemption qui soit exactement co- extensive avec l’élection d’un côté et l’application efficace de l’autre. On peut difficilement exagérer l’importance de ce point3.

Il en va de même dans les épîtres pauliniennes. Paul présente l’œuvre de rédemption comme une œuvre efficace en elle-même, destinée exclusivement à l’Église. Par exemple nous lisons :

25 Maris, aimez vos femmes, comme Christ a aimé l'Église, et s'est livré lui-même pour elle, 26 afin de la sanctifier par la parole, après l'avoir purifiée par le baptême d'eau, 27 afin de faire paraître devant lui cette Église glorieuse, sans tache, ni ride, ni rien de semblable, mais sainte et irrépréhensible. (Ep 5.25-27)

Christ s’est-il livré ainsi pour le monde, l’a-t-il purifié, l’a-t-il fait paraître devant lui irrépréhensible? Christ a agi ainsi uniquement pour son Église. Son Église est séparée du monde parce qu’elle a été mise à part avant la fondation du monde et rachetée en temps voulu. Les apôtres déclarent plusieurs fois aux croyants qu’ils forment un peuple acquis, c'est-à-dire pour lequel Dieu a payé (Ac 20.28 ; Ep 1.14 ; 1 P 2.9). La mort de Christ fut le paiement de cette acquisition qui inclut une totalité d’hommes. Nous voyons cette même idée dans l’Apocalypse : « Tu es digne de prendre le livre, et d'en ouvrir les sceaux; car tu as été immolé, et tu as racheté pour Dieu par ton sang des hommes de toute tribu, de toute langue, de tout peuple, et de toute nation; tu as fait d'eux un royaume et des sacrificateurs » (Ap 5.9-10). Le texte ne dit pas que Christ a racheté toutes les tribus, langues et nations, mais que le peuple choisi par Dieu et racheté par Christ vient de toute tribu, langue et nation.

Réponses aux objections

Avant d’être exposé aux doctrines de la grâce, je n’avais pas remarqué la rédemption particulière dans les pages de la Bible. Non qu’elle n’y était pas, mais on m’avait enseigné le contraire; je ne la soupçonnais donc pas. Spurgeon raconte qu’un homme vint s’opposer à l’une de ses prédications sur l’élection en lui disant : « J’ai lu la Bible à genoux plusieurs fois et je n’ai jamais vu cette idée de prédestination. » « Eh bien! mon cher monsieur, lui répondit Spurgeon, je crois qu’il serait temps que vous lisiez la Bible dans une position plus confortable; vous commenceriez peut-être à la comprendre. »

J’aimerais expliquer brièvement quelques textes, non pas pour essayer de convaincre ceux qui ne veulent pas comprendre, mais pour donner des éclaircissements à ceux qui s’interrogent sincèrement. Comment faut-il comprendre les textes suivants?

1. « Il est lui-même une victime expiatoire pour nos péchés, non seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux du monde entier. » (1 Jn 2.2) Imaginez que vous deviez expliquer à des Juifs xénophobes que le salut n’est pas destiné à la nation juive seulement, mais à toutes les nations du monde aussi impures soient-elles. Comment diriez-vous cela? Exactement comme Jean! En disant que Jésus a expié les péchés du monde entier, Jean veut simplement dire que les païens aussi font partie du peuple racheté. Le mot monde est employé de façon générique : Christ est mort pour le genre humain et non pour une ethnie particulière.

2. « Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. » (Jn 3.16) Christ est mort pour que quiconque ait la vie éternelle. Par contre, le « quiconque », pour lequel Christ est mort, est défini, il s’agit de « quiconque croit ». C’est exactement ce que disent les réformés : Christ est mort pour les croyants. Et si les croyants croient, c’est parce que Christ est mort pour eux; il s’agit d’un des premiers effets de sa mort : elle donne la foi à ses brebis.

3. « J'exhorte donc, avant toutes choses, à faire des prières, des supplications, des requêtes, des actions de grâces, pour tous les hommes, pour les rois et pour tous ceux qui sont élevés en dignité, afin que nous menions une vie paisible et tranquille, en toute piété et honnêteté. Cela est bon et agréable devant Dieu notre Sauveur, qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. » (1 Tm 2.1-4) Paul dit de prier pour les rois, les personnes élevées et tout homme, car Dieu veut sauver toute sorte d’hommes parmi ceux qui composent la société. Aucune catégorie d’hommes n’est exclue, nous devons donc prier pour tous. De plus, en priant pour les autorités, nos prières ont un effet bénéfique sur toute la société et permettent l’avancement du royaume de Dieu.

4. « Le Seigneur ne tarde pas dans l'accomplissement de la promesse, comme quelques-uns le croient; mais il use de patience envers vous, ne voulant pas qu'aucun périsse, mais voulant que tous arrivent à la repentance. » (2 P 3.9) Remarquez que Pierre précise qui sont ceux que Dieu ne veut pas voir périr, ceux pour lesquels il diffère l’accomplissement de sa promesse. Il dit : « Dieu use de patience envers vous ». Qui est ce « vous » sinon ceux à qui ses épîtres sont destinées? Pierre écrit à ceux « qui sont élus selon la prescience de Dieu le Père (...) afin qu'ils deviennent obéissants, et qu'ils participent à l'aspersion du sang de Jésus-Christ » (1 P 1.2). Loin de nier la rédemption particulière, ce passage affirme que le jugement final n’arrivera pas que tous les élus n’aient cru et participé à l’aspersion du sang de Jésus-Christ. Pierre leur écrit spécifiquement dans ce but, afin de produire leur conversion.

5. Finalement, il y a les passages affirmant que Christ est mort pour tous (Rm 8.32 ; 2 Co 5.14 ; Hé 2.9). Notez que dans tous ces passages le mot « tous » représente une totalité. Prenons seulement 2 Corinthiens 5.14-15 : « l'amour de Christ nous presse, parce que nous estimons que, si un seul est mort pour tous, tous donc sont morts; et qu'il est mort pour tous, afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux. » Ce texte dit bien que Christ est mort pour tous, mais il dit que tous ceux pour qui il est mort sont morts avec lui et que tous ceux-là vivent désormais pour lui. Le « tous » représente la totalité des élus pour lesquels Christ a versé son sang. C’est ainsi que nous reconnaissons nos frères : ils ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour Christ. Comment notre vie pourrait-elle ne pas être totalement bouleversée lorsque nous comprenons qu’il nous a personnellement aimés et qu’il est mort efficacement pour nous? Les rachetés du Seigneur vivent pour le Seigneur!

Lecture supplémentaire : Jn 10.11-18, 24-30

1 On retrouve cet argument d’Owen dans The Death of Death in the Death of Christ, Works, Vol. X, p. 173, 4.

2 O. Palmer Robertson, « Definite Atonement », After Darkness, Light, Philipsburg, P&R, 2003, p. 109.

3 Roger Nicole, « The Atonement in Reformed Theology », Bulletin of the Evangelical Theological Society, Vol. 10, No 4, Fall, 1967, p. 204.

 

9- Sola gratia : l’efficacité de la grâce

Chapitre 9

Récapitulons. Nous avons vu que la grâce est absolument nécessaire pour amorcer le salut parce que l’homme est spirituellement mort. Puisque la grâce est nécessaire, elle remonte forcément à une cause originelle. Cette origine est l’élection; avant la fondation du monde, Dieu a choisi les pécheurs qu’il sauverait. Cette élection est inconditionnelle et imméritée. L’élection a mené à la rédemption qui a une portée définie. La grâce est donc nécessaire, inconditionnelle et définie. Il nous faut maintenant examiner l’efficacité de la grâce. La grâce est-elle efficiente ou devient-elle effective par la volonté humaine? Nous verrons que la grâce produit d’elle-même une efficacité irrésistible.

Il devrait maintenant être manifeste que le salut est une œuvre de la Trinité. Le Père a choisi ceux qu’il voulait sauver; il s’agit de l’élection. Le Fils a racheté ceux que le Père lui a donnés; il s’agit de la rédemption. Et le Saint-Esprit appelle et applique les bénéfices de la mort de Christ à tous les rachetés; il s’agit de la vocation. Nous devrions songer à notre salut dans cette séquence : déterminé – accompli – appliqué, ou encore : élection – rédemption – vocation. L’Écriture sainte envisage le salut de manière trinitaire : « (...) élus selon la prescience de Dieu le Père, par la sanctification de l'Esprit, afin qu'ils deviennent obéissants, et qu'ils participent à l'aspersion du sang de Jésus-Christ » (1 P 1.2). Dans le chapitre 1 de l’Épître aux Éphésiens, Paul présente le salut comme étant l’œuvre de la Trinité : le Père « nous a élus avant la fondation du monde » (v. 4), « nous avons la rédemption par [le] sang [du Fils] » (v. 7) et nous avons « été scellés du Saint-Esprit » (v. 13). Être scellé par le Saint-Esprit, c’est lorsque l’Esprit nous applique les bénéfices de la rédemption. Ceux que Dieu a prédestinés à la vie, il lui plaît, au temps que lui seul a fixé, de les appeler efficacement, par sa Parole et son Esprit, hors de l’état de péché et de mort dans lequel ils sont par nature, à la grâce et au salut par Jésus-Christ. Il éclaire spirituellement leur intelligence et leur donne de comprendre à salut les vérités divines. Il enlève leur cœur de pierre, pour leur donner un cœur de chair ; il renouvelle leur volonté, et par son pouvoir tout-puissant, les oriente vers ce qui est bien, en les attirant efficacement à Jésus-Christ. C’est cependant très librement qu’ils viennent, Dieu produisant leur vouloir par sa grâce.

Ceci ne ressemble-t-il pas en tout point à ce que vous avez vécu lorsque vous avez été convertis à Christ? Cette œuvre n’est pas la nôtre, c’est celle de Dieu!

1. L’appel général et l’appel efficace

Qui est appelé à se repentir de ses péchés et à croire en Jésus-Christ? Tous les hommes! « Dieu, sans tenir compte des temps d'ignorance, annonce maintenant à tous les hommes, en tous lieux, qu'ils aient à se repentir. » (Ac 17.30) Le fait que tous les hommes sont appelés ne signifie pas que tous les hommes peuvent croire. « Il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus. » (Mt 22.14)

Les théologiens réformés distinguent deux appels au salut : il y a l’appel général et l’appel efficace; le premier est externe et le second est interne. L’appel général ne sauve personne, il est toujours inefficace. Il en est ainsi à cause de la condition spirituelle de l’homme : l’homme n’est pas simplement malade dans son péché et encore capable de revenir à Dieu. L’homme est mort dans son péché, il est séparé de Dieu et esclave dans le camp du diable. On peut l’appeler ad vitam aeternam, il ne pourra jamais venir. Faites le test : allez dans un cimetière et tentez de convaincre les morts d’accepter Jésus. Ce qui est vrai physiquement des morts est vrai spirituellement des vivants : ils sont morts. L’appel au salut devient efficace lorsque, par notre témoignage et notre prédication, le Saint-Esprit convainc de péché, de justice et de jugement (Jn 16.8). L’appel devient efficace lorsqu’il devient interne; lorsque l’homme est irrésistiblement appelé de l’intérieur et qu’il ne peut plus ne plus croire. Seul le Seigneur peut appeler un homme de cette manière.

Les moyens que nous prenons pour évangéliser sont totalement dépourvus d’efficacité en eux- mêmes. Ces moyens sont comme une corde qu’on lancerait à quelqu’un qui se noie sans que l’autre bout soit retenu. Cette corde n’aura aucune efficacité en elle-même. Cependant, dès que l’autre extrémité est attachée ou retenue par une personne, la corde devient efficace grâce à la tension qu’elle offre. Les moyens d’évangélisation deviennent efficaces uniquement lorsque la force surnaturelle de l’Esprit leur accorde sa puissance.

Les Corinthiens se laissaient impressionner par le succès, les grands noms, la rhétorique et tout ce qui peut attirer l’homme. Paul leur reproche de ne pas comprendre l’œuvre de Dieu en mettant leur confiance dans des hommes :

4 Quand l'un dit: Moi, je suis de Paul! et un autre: Moi, d'Apollos! n'êtes-vous pas des hommes? 5 Qu'est-ce donc qu'Apollos, et qu’est-ce que Paul? Des serviteurs, par le moyen desquels vous avez cru, selon que le Seigneur l'a donné à chacun. 6 J'ai planté, Apollos a arrosé, mais Dieu a fait croître, 7 en sorte que ce n'est pas celui qui plante qui est quelque chose, ni celui qui arrose, mais Dieu qui fait croître. (1 Co 3.4-7)

Avons-nous confiance en Dieu? Avons-nous confiance en l’efficacité de sa Parole? Malgré nos belles professions de foi, plusieurs n’ont pas confiance et veulent remplacer le Saint-Esprit et espèrent sauver plus d’âmes que Christ en a rachetées. Il n’y qu’une seule façon d’appeler efficacement des hommes à Christ et c’est par la Parole de Dieu.

15 Nous sommes, en effet, pour Dieu la bonne odeur de Christ, parmi ceux qui sont sauvés et parmi ceux qui périssent: 16 aux uns, une odeur de mort, donnant la mort; aux autres, une odeur de vie, donnant la vie. Et qui est suffisant pour ces choses? - 17 Car nous ne falsifions point la parole de Dieu, comme font plusieurs; mais c'est avec sincérité, mais c'est de la part de Dieu, que nous parlons en Christ devant Dieu. (2 Co 2.15-17)

Lorsque nous appelons les hommes par la Parole de Dieu cela produit deux effets : une odeur de mort donnant la mort pour les réprouvés et une odeur de vie donnant la vie pour les appelés. L’Évangile sera efficace pour autant que nous ne falsifions aucunement la Parole de Dieu. Mais l’appel au salut ne sera pas efficace pour tous les hommes. Examinons pourquoi cet appel est efficace pour certains seulement.

2. L’application de la grâce

John Murray fut l’un des plus importants théologiens du 20e siècle. Il a écrit un petit livre dans lequel il explique le salut. J’aimerais simplement vous lire le titre de son livre : La rédemption, accomplie et appliquée1. Seulement le titre nous montre que Murray n’adhérait pas à une conception du salut où Dieu aurait accompli la rédemption et attendrait désespérément que des hommes se tournent vers lui. C’est ainsi qu’on m’avait enseigné le salut quand j’étais petit... Dieu est comme un vieux grand- père qui attend que les hommes viennent le visiter, mais tout le monde se fiche pas mal de lui. Dans un livre pour enfant, Jésus est comparé à un clown dans un parc qui offre des ballons aux passants, mais le clown est bien triste parce que personne ne veut de ses ballons. Ces petites histoires plaisent peut-être aux enfants et aux arminiens, mais la vérité biblique est bien différente.

La rédemption n’est pas simplement accomplie par Dieu, elle est aussi appliquée par lui. Dieu est un guerrier qui n’attend pas passivement que son peuple vienne à lui, mais qui va lui-même délivrer tous ceux qui lui appartiennent. Si des hommes viennent au Christ, c’est parce qu’au calvaire il les a rachetés et leur a obtenu la grâce de la régénération, de la repentance et de la foi, de la justification, de l’adoption, de la sanctification, de la persévérance, de la résurrection et de la glorification. Ce salut est appliqué par le Saint-Esprit à toutes les âmes rachetées par Christ. Notre conversion n’est pas le fruit de notre libre arbitre, mais le fruit de l’œuvre de Christ. Notre foi et nos œuvres de justice sont l’effet de sa mort. Régénérés, nous travaillons à notre salut (Ph 2.12), mais nous sommes l’œuvre de Dieu (v. 13). Tous les fruits que nous portons proviennent de la puissance du salut en Jésus-Christ, « car nous sommes son ouvrage ». (Ep 2.10).

Christ a accompli la rédemption et le Saint-Esprit applique la rédemption. Il est grand temps que les chrétiens cessent de fouiller dans les poubelles du monde (Ph 3.7-11) pour se mettre à chercher, dans les provisions de leur salut, « tout ce qui contribue à la vie et à la piété » (2 P 1.3). Que les chrétiens cessent de regarder vers Freud pour leur mieux-être et qu’ils se tournent vers la sanctification en Jésus-Christ. Que les chrétiens cessent de demander à Épicure ou à Socrate la voie du bonheur et de la sagesse et qu’ils craignent plutôt l’Éternel. Qu’au lieu de chercher leur repos en évitant toute souffrance, ils trouvent « la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence » (Ph 4.6-7) et qu’ils prennent la croix et supportent les souffrances. Qu’ils ne cherchent plus le succès ou la gloire des hommes, mais la fidélité à Dieu. Les chrétiens appartiennent à un autre royaume, servent un autre Empereur et sont soumis à d’autres lois que ceux qui marchent selon le train de ce monde (Col 1.13). Semblables à des souris mourant de faim alors qu’elles sont dans les greniers de Pharaon, les chrétiens semblent avoir oublié qu’ils ont « tout pleinement » en Jésus-Christ (Col 2.10).

C’est toujours par manque de connaissance que le peuple périt (Os 4.6). Combien de chrétiens ne connaissent pas leur salut et ne comprennent pas la grâce de Dieu. Chaque fois que l’Église délaisse la prédication de l’Évangile c’est parce qu’elle ne comprend pas l’Évangile et qu’elle ignore l’efficacité de la grâce de Dieu. Lorsqu’un pécheur passe des ténèbres à la lumière et de la mort à la vie, c’est parce que l’Esprit lui applique la rédemption de Jésus-Christ. Remarquez comment l’homme est passif et Dieu actif dans le salut : « Ceux qu'il a prédestinés, il les a aussi appelés; et ceux qu'il a appelés, il les a aussi justifiés; et ceux qu'il a justifiés, il les a aussi glorifiés. » (Rm 8.30). La grâce a été appliquée à notre vie, nous sommes « des vases de miséricorde qu'il a d'avance préparés pour la gloire » (Rm 9.23). Nous sommes la manifestation de « la sagesse infiniment variée de Dieu »
(Ep 3.10). Nous servons uniquement « à la louange de la gloire de sa grâce qu'il nous a accordée en son bien-aimé » (Ep 1.6). Dieu a rendu manifeste qu’il est miséricordieux en nous accordant son salut. Nous sommes son œuvre.

Quand réaliserons-nous que nous n’avons aucun mérite et que nous devons tout à l’efficacité de sa grâce? Quand verrons-nous que nous étions les déchets du péché et que nous sommes devenus les héritiers de la gloire? Quand vivrons-nous à la louange de sa gloire? Nous sommes maintenant ce que nous sommes, uniquement parce que la grâce nous a été appliquée. Mieux vaudrait investir dans notre vie en Christ, car tout le reste passera.

3. L’irrésistibilité de la grâce

Sans la grâce de Dieu, un pécheur ne peut pas venir à Dieu. Avec la grâce de Dieu, un pécheur ne peut pas ne pas venir à Dieu. La grâce est irrésistible. Cela ne signifie pas que les élus ne résistent pas à Dieu; ils lui résistent tant et aussi longtemps qu’ils sont morts dans leurs péchés. Mais dès que l’Esprit saint applique la puissance de l’œuvre de Christ, aucun homme ne peut résister... « Tous ceux que le Père me donne viendront à moi » (Jn 6.37) Comment Christ pourrait-il dire une telle chose si la grâce était résistible? Aucun homme ne peut aller à Christ à moins que le Père ne l’attire (Jn 6.44), mais aucun homme ne peut résister à Christ une fois que le Père l’attire.

L’appel irrésistible ne fait pas de nous des marionnettes, car ce n’est pas contre notre gré que nous allons à Christ. Lorsque notre volonté est libérée, nous allons librement à lui. Voici une comparaison intéressante : vous qui voyez, êtes-vous capables de ne pas croire à l’existence du soleil? C’est quand même invraisemblable qu’une immense boule de feu flotte fixement dans le vide alors que toutes les planètes tournent autour d’elle et en dépendent. Elle brûle depuis des milliers d’années sans variation de chaleur ou de lumière et elle ne s’éteint point. Vous êtes incapables de ne pas y croire, et pourtant vous y croyez librement. Il en est ainsi de la foi; lorsque l’Esprit saint ouvre les yeux d’un pécheur et lui fait voir le soleil de justice, l’étoile du matin, il ne peut pas ne pas croire, mais il croit librement puisqu’il ne fait que reconnaître la vérité. Autrefois nous étions aveugles, nous retenions la vérité captive (Rm 1.18). Maintenant nous voyons car nous avons été affranchis par la vérité (Jn 8.32).

Lorsque j’ai commencé à exposer la doctrine du sola gratia, j’ai mentionné une prière de St- Augustin : « Donnez ce que vous ordonnez et ordonnez ce que vous voulez. » Il en est ainsi de la vocation. L’appel efficace donne ce que l’appel général ordonne. Dieu ordonne à tous les hommes de se repentir de leurs péchés et de croire. Dans sa grâce infinie, Dieu donne la repentance et la foi à des pécheurs. La repentance et la foi ne sont pas des fleurs qui poussent sur le fumier de la dépravation humaine, mais uniquement sur l’œuvre de grâce de Jésus-Christ. L’œuvre que Dieu fait dans nos cœurs consiste à nous faire croire en son Fils afin que nous devenions comme Lui :
« L'oeuvre de Dieu, c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé. » (Jn 6.29). L'oeuvre de Dieu, c’est l’œuvre que Dieu fait. Plusieurs autres passages démontrent que la repentance est un don de Dieu, même si c’est l’homme qui se repent (Ac 5.31 ; 11.18 ; 2 Tm 2.25). Nous sommes obligés de reconnaitre que ce don est fait de manière discriminatoire. Pourquoi avez-vous répondu à l’appel et vous êtes vous repentis de vos péchés? Parce que Christ est mort efficacement pour vous et que sa mort vous a obtenu le don de la repentance. Votre réponse est l’écho de son amour pour vous. À lui la gloire!

Ce n’est pas fortuitement que l’Écriture appelle notre nouvelle naissance une résurrection (Ep 2.6 ; Col 2.12 ; 3.1). Un mort ne peut répondre à aucun appel à moins de ressusciter. Si nous étions bel et bien morts comme l’Écriture le dit, comment aurions-nous pu décider de ressusciter pour pouvoir se convertir à Christ? C’est là que nous réalisons la puissance de Dieu. « Aux hommes cela est impossible, mais à Dieu tout est possible. » (Mt 19.26) Dieu est celui « qui donne la vie aux morts, et qui appelle les choses qui ne sont point comme si elles étaient. » (Rm 4.17) Nous étions morts, mais Dieu nous a appelés et nous sommes ressuscités par sa Parole. Exactement comme Lazare : le Seigneur lui dit « Lazare, sors! », et Lazare sort. Si le Seigneur ne donne pas ce qu’il ordonne, comment Lazare aurait-il pu obéir? « Je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort » (Jn 11.25) La résurrection est un don.

La nouvelle naissance n’est pas un choix humain, c’est un choix divin; elle n’est pas l’œuvre de l’homme, mais de Dieu. Les enfants de Dieu « sont nés, non du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu. » (Jn 1.13). Je suis né en 1980 et je n’ai jamais été consulté pour savoir si j’acceptais de naître. On ne m’a pas demandé en 1979 si j’acceptais d’exister et j’ai même une preuve irréfutable de cela : je n’existais pas encore. Je suis né de manière irrésistible; j’ai été conçu sans que je ne puisse m’y opposer; je suis sorti du sein maternel et je me suis mis à respirer sans pouvoir faire autrement; j’ai reçu la vie irrésistiblement et je ne pourrai jamais éteindre mon existence, même si je me tuais.

Pourquoi croyez-vous que la Bible compare notre nouvelle naissance à un engendrement? Parce que c’est exactement ce que ce dont il s’agit. Dieu nous a engendrés et nous a placé dans sa famille. Il exige maintenant que nous vivions comme ses enfants; cela nous a été imposé par grâce comme le reste de la vie... La Bible ne compare pas la régénération à une adhésion volontaire similaire à un abonnement par lequel on devient membre ni à une quelconque décision personnelle. La Bible compare la régénération à une naissance et à une résurrection parce qu’il s’agit d’une œuvre de la puissance irrésistible de Dieu. Nous n’avons pas reçu des yeux parce que nous avons vu ni des oreilles parce que nous avons entendu. Mais nous voyons et entendons parce que Dieu nous a fait don d’yeux et d’oreilles. De même, si nous croyons, c’est parce que nous avons reçu la foi. La foi vient de l’efficacité de la grâce selon ce que dit Actes 18.27 : « Arrivé là, il [Apollos] se rendit très utile à ceux qui avaient cru par la grâce (de Dieu).2 » Le livre des Actes nous montre que c’est toujours en vertu de la grâce que quelqu’un en vient à croire :

Ac 13:48 Les païens se réjouissaient en entendant cela, ils glorifiaient la parole du Seigneur, et tous ceux qui étaient destinés à la vie éternelle crurent.

Ac 16.14 L'une d'elles, nommée Lydie, marchande de pourpre, de la ville de Thyatire, était une femme craignant Dieu, et elle écoutait. Le Seigneur lui ouvrit le cœur, pour qu'elle fût attentive à ce que disait Paul.

Ac 18.9-10 9 Le Seigneur dit à Paul en vision pendant la nuit: Ne crains point; mais parle, et ne te tais point, 10 Car je suis avec toi, et personne ne mettra la main sur toi pour te faire du mal: parle, car j’ai un peuple nombreux dans cette ville.

L’assurance que nous avons lorsque nous prêchons l’Évangile, c’est que Dieu a des brebis qu’il veut sauver. Aucune d’entre elles ne sera laissée derrière. Soyons certains que la grâce sera efficace pour toutes les brebis car le bon berger a donné sa vie pour elles.

Lecture supplémentaire : Ez 37.1-10

1 Redemption Accomplished and Applied, Grand Rapids, Eerdmans, 1955, 192 p.

2 Cette traduction est celle de la Bible Segond révisée. La première Bible Segond dit : « Quand il fut arrivé, il se rendit, par la grâce de Dieu, très utile à ceux qui avaient cru » (Ac 18.27).

 

10- Sola gratia : la durée de la grâce

 

Chapitre 10

Nous avons examiné la nécessité, la cause, la portée et l’efficacité de la grâce. Nous avons vu que la grâce est nécessaire, inconditionnelle, définie et irrésistible. Il nous reste encore une autre chose à voir pour finir d’exposer le sola gratia : la durée de la grâce. Vous ne serez pas surpris d’entendre que les réformés croient que la grâce est éternelle. Un salut qui découle du monergisme divin et qui est complètement immérité, gratuit et efficace ne peut être temporaire...

1. La durée de la grâce

En 1545 s’ouvrit à Trente, en Italie, l’un des plus importants conciles catholiques. Ce concile fut la réponse de l’Église catholique à la Réforme protestante. On peut parler du concile de Trente comme d’une contre-réforme. Les solas de la Réforme furent soigneusement niés dans les décrets de ce concile. On y rejeta la doctrine de la pérennité de la grâce que les réformateurs enseignaient. Nous lisons : « Il est à propos aussi de bien établir que la grâce de la justification que l'on a reçue se perd non seulement par le crime de l'infidélité, par lequel la foi se perd aussi; mais même par tout autre péché mortel » (Concile de Trente, session VI, chapitre XV).

Quelques décennies plus tard, Jacques Arminius introduisit du côté protestant cette même doctrine de la perte du salut. L’arminianisme enseigne que l’homme peut être sauvé temporairement, puis perdre son salut s’il abandonne la foi. Cet enseignement va de pair avec un salut qui est causé par le libre arbitre de l’homme. Si l’homme peut amorcer son salut, il peut aussi le désamorcer sinon il n’a pas entièrement un libre arbitre. Cet enseignement se propagea dans beaucoup d’Églises et de courants chez les protestants.

Notre opinion sur la durée du salut dépend de notre conception de la nature du salut. Si le salut est inconditionnel et immérité comment pourrions-nous en déchoir? Mais dès qu’on envisage le salut comme quelque chose qui peut se perdre, on envisage un salut conditionnel. Ceux qui croient à la perte du salut ne pensent pas qu’il y a quelque chose de défectueux avec le salut, mais que l’homme est en quelque sorte le maillon faible de la chaîne du salut. Rappelons qu’aucune chaîne n’est plus forte que son maillon le plus faible. Si l’homme est un des maillons de la chaîne du salut, les autres maillons, malgré leur solidité, ne garantissent pas le fonctionnement du salut; puisque l’œuvre de Dieu dépend de l’homme. Par contre, si le salut est inconditionnel, l’homme ne fait pas partie des maillons qui garantissent le fonctionnement du salut; celui-ci ne peut donc être brisé.

Les réformés croient que le salut est entièrement l’œuvre de Dieu et qu’il vient avec la persévérance finale. L’œuvre de Christ pour les élus comprend l’expiation des péchés, mais aussi l’acquisition de la foi, de la sanctification et de la persévérance jusqu’à la fin. Les réformés ne conçoivent pas le salut comme quelque chose que les croyants conservent, mais plutôt comme Dieu qui conserve les croyants dans le salut de façon à ce qu’ils ne puissent finalement déchoir. Nous ne nous gardons pas nous-mêmes, nous sommes gardés par Dieu. Nous sommes gardés des invasions et des évasions.

3 Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, qui, selon sa grande miséricorde, nous a régénérés, pour une espérance vivante, par la résurrection de Jésus-Christ d'entre les morts, 4 pour un héritage qui ne se peut ni corrompre, ni souiller, ni flétrir, lequel vous est réservé dans les cieux, 5 à vous qui, par la puissance de Dieu, êtes gardés par la foi pour le salut prêt à être révélé dans les derniers temps! (1 P 1.3-5)

Certains chrétiens pensent qu’à leur conversion, ils n’ont été pardonnés que pour leurs péchés passés. Ils n’ont aucune certitude quant à leurs péchés futurs et risquent la condamnation à tout moment s’ils meurent avant d’avoir eu le temps de se repentir... L’Écriture enseigne que Christ a racheté nos transgressions avant même que nous ne les commettions. Christ est mort pour les péchés que nous avons commis avant de le connaître et après l’avoir connu. Nous sommes définitivement pardonnés et non pardonnés de manière intermittente. Nous devons concevoir le salut comme quelque chose de définitivement achevé au Calvaire et non comme une œuvre que nous sommes en train de parfaire. Nous travaillons à notre salut, mais nous ne le générons pas, il nous est imputé par grâce et ce salut ne peut prendre fin.

Plusieurs passages de l’Écriture nous donnent droit à cette assurance. « Or, la volonté de celui qui m'a envoyé, c'est que je ne perde rien de tout ce qu’il m'a donné, mais que je le ressuscite au dernier jour. » (Jn 6.39) Le salut ne dépend pas de notre capacité à s’accrocher jusqu’à la fin, mais de la capacité de Christ à remplir la mission que le Père lui a confiée. Croyez-vous qu’il réussira? En tous les cas, Jésus semble très confiant, lui : « Mes brebis entendent ma voix; je les connais, et elles me suivent. Je leur donne la vie éternelle; et elles ne périront jamais, et personne ne les ravira de ma main. Mon Père, qui me les a données, est plus grand que tous; et personne ne peut les ravir de la main de mon Père. » (Jn 10.27-29).

Paul y va d’une déduction logique pour fonder solidement l’assurance des croyants. Il écrit : « Car si, lorsque nous étions ennemis, nous avons été réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils, à plus forte raison, étant réconciliés, serons-nous sauvés par sa vie. » (Rm 5.10). Selon l’apôtre Paul, il est impossible de déchoir de la grâce car nous avons obtenu cette grâce alors que nous étions sous la colère divine; maintenant que nous sommes sous la grâce divine comment pourrions-nous obtenir la colère divine? Comment pourrions-nous être suffisamment indignes d’une grâce pour laquelle nous n’avons jamais été dignes? Quel péché amplement grave pourrait nous faire perdre le salut? Quel péché est plus grand que la grâce de Dieu? L’adultère? Le meurtre? Ces deux péchés combinés? Parlez-en au roi David qui, après avoir fait mourir l’homme duquel il avait pris la femme, s’exclame : « Heureux celui à qui la transgression est remise, À qui le péché est pardonné! Heureux l'homme à qui l'Éternel n'impute pas d'iniquité. » (Ps 32.1-2). David était un beau salaud, sauvé par grâce; comme nous! Une chose est certaine : « Il n'y a maintenant aucune condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ. » (Rm 8.1).

Quelques syllogismes nous sont permis. « Dieu ne se repent pas de ses dons et de son appel. » (Rm 11.29) Dieu nous a fait don du salut et nous a appelés à la vie. Dieu ne nous retirera pas son don ni son appel. Christ a « obtenu une rédemption éternelle » (Hé 9.12). Nous avons obtenu la rédemption en Jésus-Christ. Notre rédemption est éternelle. La vie éternelle dure éternellement. Nous avons la vie éternelle. Nous vivrons éternellement. « Celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé. »

(Mt 10.22) Nous sommes sauvés. Nous persévérerons jusqu’à la fin.

2. L’apostasie

Cependant l’Écriture n’enseigne-t-elle pas que si quelqu’un renie Jésus, Jésus le reniera pareillement (Mt 10.33)? Le Nouveau Testament n’enseigne-t-il pas que, si quelqu’un abandonne la foi il sera perdu (Hé 6.4-8 ; 10.26-27 ; 2 P 2.21)? En effet, l’Écriture enseigne que l’apostasie mène à la perdition; si quelqu’un renie le Christ, Christ le reniera et, si quelqu’un abandonne la foi il sera perdu. Par contre, je ne crois pas que l’Écriture enseigne la perte du salut. L’arminianisme conçoit l’apostasie comme étant la perte du salut des croyants, tandis que l’Écriture présente l’apostasie comme étant la dérive des faux croyants.

Voici quelques versets essentiels pour bien comprendre l’apostasie : « Ils sont sortis du milieu de nous, mais ils n'étaient pas des nôtres; car s'ils eussent été des nôtres, ils seraient demeurés avec nous, mais cela est arrivé afin qu'il fût manifeste que tous ne sont pas des nôtres. » (1 Jn 2.19). Jean déclare que certains vont abandonner la foi, mais il dit que ceux-là n’étaient pas des croyants régénérés, sinon ils n’auraient pas abandonné. Il conclut que cela rend évident le fait que l’Église visible ne correspond pas exactement à l’Église invisible. Jésus enseigne la même chose à la fin du Sermon sur la montagne :

21 Ceux qui me disent: Seigneur, Seigneur! n'entreront pas tous dans le royaume des cieux, mais celui-là seul qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux. 22 Plusieurs me diront en ce jour-là: Seigneur, Seigneur, n'avons-nous pas prophétisé par ton nom? n'avons-nous pas chassé des démons par ton nom? et n'avons-nous pas fait beaucoup de miracles par ton nom? 23 Alors je leur dirai ouvertement: Je ne vous ai jamais connus, retirez-vous de moi, vous qui commettez l'iniquité. (Mt 7.21-23)

Jésus ne dit pas : « Je vous ai connu, mais je ne vous connais plus. » Il dit : « Je ne vous ai jamais connu. » Il n’est pas question de gens qui ont eu le salut puis l’ont perdu, mais de gens qui n’ont jamais eu le salut malgré leur profession de foi. Arminius disait que la seule différence entre la foi à salut et la foi des apostats était la durée. C’est pourquoi il concluait qu’un chrétien peut perdre son salut en apostasiant. Voici la réponse des théologiens réformés réunis à Dordrecht en 1618-19 pour examiner l’arminianisme :

La doctrine orthodoxe ayant été exposée, le Synode rejette les erreurs de ceux qui enseignent qu’il n’y a entre la foi temporelle et celle qui justifie et sauve, aucune autre différence que celle de la durée.
Car le Christ lui-même, dans Matthieu 13.20s. et dans Luc 8.13s., établit manifestement une triple différence entre ceux qui ne croient que pour un temps et les véritables fidèles, quand il dit que les premiers reçoivent la semence dans les endroits pierreux, et les seconds dans la bonne terre, ou avec un cœur bon; que ceux- ci n’ont point de racine, mais ceux-là de fermes racines; que ceux-ci ne portent point de fruit, tandis que ceux-là produisent constamment leurs fruits en diverses quantités. (Canon de Dordrecht, V, Rejet des erreurs, VII)

Il existe une telle chose qu’une fausse foi, une foi morte (Jc 2.17). Cette foi est différente de la foi à salut et l’une des différences fondamentales, c’est qu’elle est temporaire. L’apostasie n’est pas un éloignement temporaire du Seigneur, mais un abandon définitif de la vie chrétienne. De vrais chrétiens peuvent tomber dans le péché et pour un temps s’éloigner du Seigneur et de son Église, mais le bon berger ramène chaque brebis qui s’égare.

La persévérance est la condition de l’assurance du salut. Personne ne peut affirmer qu’il est sauvé s’il ne persévère pas, car il est écrit que sans la sanctification « personne ne verra le Seigneur »
(Hé 12.14). Le salut ne se perd pas, mais l’assurance du salut se perd. Nous perdons notre assurance lorsque nous devenons négligents. C’est pourquoi nous devons travailler à notre salut « avec crainte et tremblement » (Ph 2.12-13). Ayons cependant l’assurance que « que celui qui a commencé en vous cette bonne œuvre la rendra parfaite pour le jour de Jésus-Christ. » (Ph 1.6). Lorsque Dieu commence l’œuvre du salut dans la vie d’une personne, il la poursuit jusqu’à la fin. Nous sommes appelés à collaborer avec Dieu en nous soumettant à lui; nous nous endurcirons peut-être par moment et nous nous entêterons dans nos voies, mais nous ne pourrons jamais nous échapper de sa main paternelle. Ceux qui finissent par rejeter la foi chrétienne « n'étaient pas des nôtres ».

Lorsqu’un des ses enfants tombe dans le péché, Dieu ne le « désadopte » pas, mais il le châtie. Ce châtiment consiste à nous retirer notre assurance, à nous donner un sentiment de tristesse et de culpabilité (2 Co 7.10), à nous laisser moissonner les effets de notre péché (Ga 6.7). La correction du Seigneur est une preuve de son amour pour nous ramener dans le droit chemin et non un signe avant-coureur d’une répudiation.

5 Et vous avez oublié l'exhortation qui vous est adressée comme à des fils: Mon fils, ne méprise pas le châtiment du Seigneur, Et ne perds pas courage lorsqu'il te reprend; 6 Car le Seigneur châtie celui qu'il aime, Et il frappe de la verge tous ceux qu'il reconnaît pour ses fils. 7 Supportez le châtiment: c'est comme des fils que Dieu vous traite; car quel est le fils qu'un père ne châtie pas? (Hé 12.5-7)

3. La persévérance des saints

Une des raisons principales derrière l’enseignement de la perte du salut, c’est la crainte qu’en enseignant la gratuité et la pérennité du salut les âmes deviendront négligentes. Déjà au temps de l’apôtre Paul, certains considéraient que la doctrine du salut par grâce incitait à la licence. Paul envisage leur raisonnement : « Que dirons-nous donc? Demeurerions-nous dans le péché, afin que la grâce abonde? » (Rm 6.1). Qu’en est-il? Est-ce que la gratuité et la pérennité du salut incitent les croyants à l’insouciance face au péché? Après tout, si une fois sauvé toujours sauvé, pourquoi s’évertuer à faire mourir la chair?

À ce point-ci, il est important de distinguer entre deux expressions, l’expression « une fois sauvé toujours sauvé » et l’expression « la persévérance des saints ». Je préfère de loin la seconde puisqu’elle est plus fidèle à la terminologie biblique. Il est vrai qu’une fois sauvés nous demeurons toujours sauvés, cependant cette expression donne l’impression que notre entrée au ciel se fera magiquement et facilement. Être sauvé pour toujours ne signifie pas qu’on puisse être chrétien tout en restant assis les bras croisés en attendant le retour du Seigneur. Les saints qui sont sauvés pour toujours vont persévérer dans la foi jusqu’à la fin, sinon ils ne sont pas sauvés.

L’Écriture nous rappelle que « c'est par beaucoup de tribulations qu'il nous faut entrer dans le royaume de Dieu. » (Ac 14.22). Le chemin de la vie éternelle n’est pas celui de la facilité et de l’indulgence; c’est pourquoi nous devons questionner l’authenticité de la foi de ceux qui ne veulent pas passer par la porte étroite et le chemin resserré tout en prétendant être chrétiens (Mt 7.13-14). Nous sommes sauvés par la grâce, mais au moyen de la persévérance de la foi. Relisons ce que Pierre nous dit : « à vous qui, par la puissance de Dieu, êtes gardés par la foi ». C’est Dieu qui nous garde, cependant il nous garde par un moyen : la foi. La foi nous est donnée par Dieu, mais c’est nous qui l’exerçons. Nous devons croire et nous devons persévérer jusqu’à la fin pour être sauvés et cela est tout à fait compatible avec un salut entièrement par la grâce de Dieu. C’est pourquoi, sans enseigner un salut par les œuvres, Paul peut dire :

9 Ne savez-vous pas que les injustes n'hériteront point le royaume de Dieu? Ne vous y trompez pas: ni les impudiques, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les infâmes, 10 ni les voleurs, ni les cupides, ni les ivrognes, ni les outrageux, ni les ravisseurs, n'hériteront le royaume de Dieu. (1 Co 6.9-10)

Si quelqu’un pratique encore ces péchés, comment peut-il prétendre être chrétien? Il n’est pas question ici de commettre un péché d’idolâtrie ou d’adultère ou d’inconduite, mais de vivre dans ces péchés comme lorsque nous ne connaissions pas Christ.

L’Évangile par grâce ne favorise pas le péché, parce que dans le véritable Évangile il y a une loi. Nous ne sommes pas sauvés par la Loi, mais par l’Évangile, cependant l’Évangile n’est pas sans loi. Tous ceux qui sont sous la Nouvelle Alliance ont la Loi de Dieu écrite sur leur cœur par le Saint-Esprit. C’est pourquoi l’apôtre demande : « Nous qui sommes morts au péché, comment vivrions-nous encore dans le péché? » (Rm 6.2). Si nous sommes vraiment dans la Nouvelle Alliance, notre vie a changé, notre pensée a été renouvelée, notre volonté a été affranchie. Seulement, ce n’est pas nous qui avons produit ce changement, mais Dieu.

Un salut qui se perd et se retrouve à souhait entrainera la licence puisqu’on s’imaginera pouvoir profiter du meilleur des deux mondes en ayant un plein contrôle sur notre destinée. Tandis qu’un salut éternel qui ne s’obtient que par la grâce de Dieu changera efficacement et définitivement notre être. Sa grâce rendra certainement nos cœurs reconnaissants et obéissants autrement nous démontrons que nous ne l’avons jamais reçue. C’est le sens de la parabole du serviteur impitoyable (Mt 18.21-35). C’est également ce que Jésus veut dire en parlant de la femme pécheresse qui fut pardonnée « car elle a beaucoup aimé » (Lc 7.47). C’est aussi ce que l’apôtre déclare par ces mots

« Si quelqu'un n'aime pas le Seigneur, qu'il soit anathème! » (1 Co 16.22). Lorsque nous recevons la grâce de Dieu, notre cœur est envahi par son amour et par la reconnaissance; nous n’aimons plus le péché; nous aimons Dieu.

Lecture supplémentaire : Lm 3.19-26

 

11- Solus Christus

Chapitre 11

Nous avons pris beaucoup de temps pour définir les doctrines de la grâce puisqu’elles sont centrales. J’espère avoir bien démontré que le mot « grâce » ne se limite pas à la gratuité du salut, mais implique aussi sa causalité et son efficacité. Cette grâce, aux yeux des réformés, est un joyau inestimable. Nous abordons maintenant l’avant-dernier sola de la Réforme protestante : solus Christus. Le salut est par la foi seule, par la grâce seule parce qu’il est en Christ seul. « Hors de Christ point de salut ».

1. Le salut par Christ seul

Généralement, les chrétiens reconnaissent qu’il n’y de salut en aucun autre nom que celui de Jésus (Ac 4.12). Cependant, tous n’adhèrent pas au solus Christus de la Réforme.

La théologie catholique

L’Église catholique a toujours enseigné que le salut se trouve en Jésus-Christ seulement. Par contre, ce que cela signifie pour un catholique est bien différent que pour un protestant. En disant que le salut se trouve en Christ seul, les catholiques ne veulent pas dire que l’homme n’a pas à contribuer à son salut, mais qu’en Jésus-Christ l’homme trouvera les provisions nécessaires pour accomplir son salut...

Vous avez probablement tous déjà entendu l’adage catholique : « Hors de l’Église point de salut ». Cette expression résume l’idée selon laquelle les sacrements confèrent la grâce de Dieu pour l’obtention du salut. Comme c’est l’Église qui dispense les sacrements : hors de l’Église point de salut. Aux sacrements s’ajoutent les bonnes œuvres qui sont méritoires et c’est ainsi que le salut s’obtient.

Cependant, ce salut n’est possible que par l’œuvre de Jésus-Christ, c’est donc en ce sens que les catholiques croient que le salut est en Christ seul.

Les réformateurs ont rejeté cette conception. Pour Luther, Calvin ou Zwingli, solus Christus signifie que l’œuvre de Jésus a tout accompli sans qu’on puisse y ajouter quoi que ce soit pour la compléter ou pour la rendre efficiente. La foi et les œuvres du croyant sont des effets de l’œuvre de Christ. Ainsi, la foi réformée a rejeté l’idée qu’un prêtre ou quelque œuvre du croyant soient nécessaires pour obtenir la grâce. Solus Christus signifie que Christ seul a accompli le salut une fois pour toutes. Voici l’explication de Calvin :

Jésus-Christ, en mourant, nous atteste que, par son sacrifice unique, tout ce qui concernait notre salut est achevé et totalement accompli. Nous est-il donc permis d’en ajouter, tous les jours, d’innombrables autres comme si celui de Jésus-Christ était imparfait, bien qu’il nous en ait, de façon si claire, déclaré et certifié la perfection?

(...) Et la messe, qui a été instituée pour que tous les jours cent mille sacrifices soient offerts, à quoi tend-elle, si ce n’est à ce que la passion de Jésus-Christ, par laquelle il s’est offert lui-même au Père dans un seul sacrifice, s’en trouve ensevelie et supprimée?

(...) Des personnes plus subtiles ont encore un argument selon lequel la messe n’est pas un sacrifice nouveau, mais seulement une application du sacrifice unique. Mais il est également facile de réfuter cette finasserie. Jésus-Christ ne s’est pas offert une fois à condition que son sacrifice soit quotidiennement ratifié par des offrandes nouvelles, mais afin que le fruit nous en soit communiqué par la prédication de l’Évangile et l’usage de la cène. C’est pourquoi Paul, après avoir dit que « Christ, notre Pâque a été immolé », nous ordonne d’en manger (1 Corinthiens 5.7-8). C’est là le moyen par lequel le sacrifice de la croix de notre Seigneur Jésus nous est appliqué : lorsqu’il se communique à nous et que nous le recevons avec une vraie foi1.

Selon la conception réformée, le salut fut totalement achevé et accompli. L’application du salut ne procure pas la vie éternelle progressivement, mais immédiatement et définitivement. Ce salut se communique par la proclamation de l’Évangile reçu dans la foi.

La théologie évangélique non-réformée

Les milieux évangéliques, comme nous l’avons déjà vu, sont héritiers à la fois de la théologie de la Réforme et de courants religieux divers. Le libre-arbitre d’Arminius, combiné au perfectionnisme de Wesley et au légalisme de Finney a résulté en un salut en partie de Christ et en partie du croyant. Beaucoup de chrétiens évangéliques croient que nous sommes effectivement justifiés grâce à l’œuvre de Christ, mais qu’il nous incombe de produire une sanctification. Selon cette conception, la sanctification n’est rien de plus qu’une discipline personnelle. Sous cet angle, la sanctification n’a rien de surnaturel, elle est une transformation naturelle. C’est ainsi que la sanctification en est venue à désigner principalement un changement de comportement : cesser de blasphémer, cesser de faire des excès de table, se lever tôt, mémoriser des versets, entre autres.

Comme cette discipline est entièrement notre responsabilité et qu’elle est en notre capacité, les plus négligents sont perçus comme des chrétiens charnels. Cette mauvaise compréhension de la grâce de la sanctification entraîne généralement une attitude légaliste et accusatrice. Après quelque temps, certains chrétiens n’arrivent plus à supporter cette tyrannie et deviennent complètement réfractaires à toute exhortation à la sainteté. Après avoir été abusés par une compréhension légaliste du salut, ils se réfugient vers une compréhension antinomienne du salut et rejettent les obligations de la loi en récitant leur mantra plusieurs fois par jour : « Je ne suis plus sous la loi, je suis sous la grâce... » Cette autre compréhension est tout aussi fausse que la première. Ils croient toujours à la sanctification, mais l’envisage dorénavant comme le développement de l’estime de soi, de la tolérance, de l’humanisme, etc. Cette conception de la sanctification est différente de la conception légaliste, mais elle est identique sur au moins un point : la sanctification demeure une œuvre naturelle que le croyant fait. C’est pour cette raison que les milieux évangéliques sont devenus si enclins à se tourner vers la psychologie et les approches connexes par lesquels s’opérerait la transformation intérieure... Chose certaine, ni les légalistes ni les antinomiens n’ont compris ce que signifie solus Christus.

Voici une question que le réformateur pose à ceux qui conçoivent le salut comme étant à la fois l’œuvre de Christ et celle du croyant : « En quoi consiste le fondement que nous avons en Christ? A-t- il été le commencement de notre salut, afin qu’il nous appartienne de le compléter? Nous a-t-il seulement ouvert le chemin afin que nous le suivions ensuite, par nos propres forces?2 »

La théologie évangélique réformée

Laissons l’apôtre Paul répondre à la question de Calvin : « Or, c'est par lui que vous êtes en Jésus-Christ, lequel, de par Dieu, a été fait pour nous sagesse, justice et sanctification et rédemption, afin, comme il est écrit, Que celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur. » (1 Co 1.30-31). La Bible n’enseigne pas que Christ nous justifie et que nous nous sanctifions; Christ nous justifie et nous sanctifie. Les verbes « justifier » et « sanctifier » sont toujours au passif lorsqu’ils désignent les croyants. Jésus-Christ n’est pas seulement celui qui amorce le salut, mais son auteur du début à la fin.

Quel est donc notre rôle dans le salut? Avons-nous même un rôle à jouer? Le salut est l’œuvre de Dieu, mais cette œuvre prend place en nous. Nous nous sommes convertis parce que Dieu a changé nos cœurs, cependant nous avons personnellement vécu la repentance. Le fait que nous vivons le salut uniquement de notre point de vue peut parfois nous donner l’impression que nous avons nous- mêmes produit des changements par notre volonté. À la lumière de l’Écriture, cependant, nous voyons que, si nous avons « accepté » le Seigneur, c’est parce qu’il nous a acceptés (1 Jn 4.19) et que, si nous avons changé notre manière de penser, c’est parce qu’il a renouvelé notre intelligence (Rm 12.2) et que, si nous obéissons, c’est parce qu’il nous a donné le vouloir et le faire (Ph 2.13).

Le salut est entièrement l’œuvre de Christ, mais ce salut nous rend actifs et non passifs. Dieu aurait pu appliquer un salut qui nous aurait rendus instantanément sans péché, mais il a trouvé bon de nous appliquer un salut où nous sommes transformés progressivement par un processus dans lequel nous sommes actifs, conscients et volontaires. Il y a certains éléments du salut dans lesquels nous sommes absolument passifs : la rédemption par exemple. Il y a d’autres éléments où nous sommes actifs et devons participer : la sanctification par exemple. La sanctification c’est le processus par lequel nous devenons de plus en plus saints en conduite et en pensée. Ce n’est pas nous qui générons la sanctification, c’est le Seigneur. Sans sa puissance surnaturelle, notre sanctification ne pourrait pas avoir lieu. Nous pourrions, comme beaucoup d’hommes, être disciplinés, mais nous ne pourrions pas être sanctifiés; il y a une grande différence entre les deux.

La sanctification consiste d’abord en un changement de la pensée. Ce changement s’opère par la puissance du Saint-Esprit qui, en gravant la loi dans notre cœur, nous convainc par la vérité et nous conscientise au péché. Ce changement est surnaturel et n’a rien a voir avec une thérapie freudienne. Nous commençons alors à éprouver du dégoût pour tout ce qui est contraire à la justice et nous réalisons la turpitude de notre cœur. Nous avons un désir profond de changer, et nous changeons; cependant, nous découvrons rapidement que notre corps est vendu au péché et que nous sommes incapables d’obéir parfaitement. À force d’être humiliés et pardonnés, la grâce de Dieu produit son effet et nous connaissons une réelle transformation de notre être. Cette transformation est bien plus qu’une simple discipline personnelle ou une rigueur pharisienne; elle est un changement de l’intérieur vers l’extérieur et non extérieur seulement. Dans cette sanctification nous sommes actifs et obéissants, mais c’est le Seigneur qui génère la puissance et la grâce qui opèrent cette transformation extrême. C’est ce que Paul déclare : « C'est à quoi je travaille, en combattant avec sa force, qui agit puissamment en moi. » (Col 1.29). Malgré sa mécanique, ma voiture ne peut avancer sans carburant; cependant, elle ne génère pas elle-même ce carburant. Jésus déclare : « Celui qui demeure en moi et en qui je demeure porte beaucoup de fruit, car sans moi vous ne pouvez rien faire. » (Jn 15.5).

Ce processus de sanctification et de fructification se fait par la puissance de la vie de Jésus. C’est ce que nous montre l’Épître aux Hébreux :

22 Jésus est par cela même le garant d'une alliance plus excellente. 23 De plus, il y a eu des sacrificateurs en grand nombre, parce que la mort les empêchait d'être permanents. 24 Mais lui, parce qu'il demeure éternellement, possède un sacerdoce qui n'est pas transmissible. 25 C'est aussi pour cela qu'il peut sauver parfaitement ceux qui s'approchent de Dieu par lui, étant toujours vivant pour intercéder en leur faveur. (Hé 7.22-25)

Parfois, on envisage l’œuvre de Christ comme étant circonscrite au passé; Christ ayant fini sa part du contrat, il ne lui reste plus qu’à attendre que nous nous acquittions de la nôtre... Christ a bien achevé l’œuvre de rédemption et celle-ci contient tout ce qui est nécessaire pour le salut. Cependant, même si « tout est accompli » Christ est encore actif.

L’Épître aux Hébreux démontre que le système religieux de l’Ancienne Alliance ne pouvait pas fonctionner, car il reposait sur des sacrificateurs et des sacrifices défectueux. Une parfaite médiation était néanmoins nécessaire. La Nouvelle Alliance offre une parfaite médiation, car Christ, en tant que grand-prêtre éternel, en est le garant. C’est pour cela que le salut fonctionne, que nous sommes en communion avec Dieu, que nos péchés sont continuellement pardonnés, que l’Esprit nous transforme de l’intérieur, que sa Parole est puissante dans nos vies et que nos prières sont efficaces. C’est parce que Christ est vivant et qu’il œuvre continuellement en notre faveur. La médiation n’est pas quelque chose de statique, mais c’est une œuvre continuelle. Quand Paul écrit : « il y a un seul Dieu, et aussi un seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme » (1 Tm 2.5), il ne limite pas la médiation de Christ à sa mort; sa médiation consiste à assurer le fonctionnement du salut présentement et éternellement. La théologie de la perte du salut ou du salut en partie par l’homme (synergisme) ne comprend pas l’œuvre de Christ. Christ est le grand prêtre suffisant et final.

Christ œuvre à notre salut actuellement. Comme il ne mourra jamais, il pourra poursuivre son œuvre jusqu’à notre glorification. « Je suis persuadé que celui qui a commencé en vous cette bonne œuvre la rendra parfaite pour le jour de Jésus-Christ. » (Ph 1.6) Nous travaillons à notre salut, mais ce salut n’a qu’un auteur : Christ (Hé 5.9). Notre justification est son œuvre et notre sanctification est son œuvre. Comme le note Donald MacLeod, « (...) souvent le Nouveau Testament lie la croix non seulement avec la justification, mais avec la sanctification3. » Christ nous sanctifie parce qu’il nous a rachetés et que son sacrifice contient toutes les provisions nécessaires pour nous sanctifier continuellement jusqu’à ce que nous ne péchions plus, c'est-à-dire lorsque Christ achèvera son œuvre. C’est par grâce que nous sommes sanctifiés, par Jésus-Christ.

2. Le salut par la foi seule en Christ seul

En expliquant ce que signifie solus Christus, je me suis efforcé de démontrer que le salut est l’œuvre de Christ seul. Il y a cependant un deuxième aspect qui est implicite : l’exclusivité du salut en Christ. Christ est le seul auteur du salut et il n’y a pas d’autre salut. Ce qui signifie que tous ceux qui ne croient pas en Christ sont perdus. Plusieurs chrétiens trouvent cette doctrine injuste. Que Dieu condamne ceux qui rejettent Christ en toute connaissance de cause d’accord, mais qu’il condamne ceux qui n’ont jamais entendu parler de lui est inadmissible. Voici ce que le Dr Tony Evans, pasteur évangélique, écrit à cet effet : « Dieu ne serait pas juste s’il tenait des gens responsables pour ce qu’ils ne peuvent pas faire, et pour une connaissance qu’ils ne possèdent pas4. » On propose donc une solution de rechange : Dieu sauverait par Christ des personnes qui n’ont pas la foi en Christ si elles sont sincères et s’efforcent de vivre le mieux qu’elles peuvent selon la lumière qu’elles ont reçue. Ainsi, au ciel nous retrouverons tout le panthéon : des bouddhistes, des hindouistes, des confucianistes, des musulmans et même des athées... sincères. Voilà où on aboutit en rejetant la théologie de la Réforme. De plus en plus de chrétiens croient qu’il existe un salut sans la foi en Christ. Non pas un salut sans le Christ, disent-ils, mais un salut sans une foi consciente en lui. Il est regrettable que même le grand évangéliste Billy Graham en soit venu à une telle compréhension. Selon cette théologie, beaucoup de gens qui ne connaissent pas Jésus maintenant rencontreront néanmoins leur Sauveur au ciel... Mais, comme Calvin le rappelle : « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ (Jn 17.3) (...) C’est donc une énormité de la part de ceux qui ouvrent la porte du paradis à tous, incrédules et profanes, sans la grâce de Jésus-Christ, alors que l’Écriture enseigne qu’il est la seule porte du salut (Jn 10.9)5 »

Être sauvé c’est connaître Christ; ceux qui ne le connaissent pas ne sont pas sauvés. Si je suis profondément choqué par la mauvaise théologie de Tony Evans, ce n’est pas parce que je veux que le moins d’âmes possible soient sauvées parce que je suis « un méchant calviniste sans cœur ». Je suis choqué de ce qu’au nom de l’humanisme inclusiviste on se permette d’enseigner des mensonges en faisant fi de la Parole de Dieu dans le but de se conforter. Je suis aussi triste, sinon plus, que le Dr Evans devant ceux qui vont périr sans Christ et, parce que j’estime qu’ils ne peuvent être sauvés s’ils ne connaissent pas Christ, je tiens à déclarer la vérité par amour. Autrement nous nous conforterons dans de faux raisonnements et nous ne ferons rien pour ceux qui périssent puisqu’ils ne périraient pas vraiment. Heureusement que William Carrey, Hudson Taylor ou encore David Brainerd ne croyaient pas au salut par la sincérité des pécheurs, autrement ils n’auraient pas tout quitté pour prêcher l’Évangile. Heureusement que ceux qui nous ont annoncé l’Évangile croyaient que seule la foi en Christ allait nous sauver. L’Écriture est sans équivoque : « Celui qui croit au Fils a la vie éternelle; celui qui ne croit pas au Fils ne verra point la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui. » (Jn 3.36). « Comment donc invoqueront-ils celui en qui ils n'ont pas cru? Et comment croiront-ils en celui dont ils n'ont pas entendu parler? Et comment en entendront-ils parler, s'il n'y a personne qui prêche? Et comment y aura-t-il des prédicateurs, s'ils ne sont pas envoyés? » (Rm 10.14-15)

Rejeter l’Évangile est un péché, mais c’est un péché que seuls ceux qui ont entendu l’Évangile peuvent commettre. Ceux qui n’ont jamais entendu l’Évangile ne peuvent pas le rejeter, mais ils sont néanmoins condamnés pour leurs autres péchés pour lesquels ils n’ont aucune excuse. C’est la thèse de Paul en Romains 1, aucun homme ne peut fournir un plaidoyer pour justifier ses péchés devant Dieu, qu’il ait entendu ou non l’Évangile :

Car ce qu'on peut connaître de Dieu est manifeste pour eux, Dieu le leur ayant fait connaître. 20 En effet, les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient comme à l'œil, depuis la création du monde, quand on les considère dans ses ouvrages. Ils sont donc inexcusables, 21 puisque ayant connu Dieu, ils ne l'ont point glorifié comme Dieu, et ne lui ont point rendu grâces; mais ils se sont égarés dans leurs pensées, et leur cœur sans intelligence a été plongé dans les ténèbres. (Rm 1.19-21)

La révélation que Dieu a faite à l’homme au travers de sa création rend l’homme inexcusable pour son péché. Cette révélation est suffisante pour punir, mais non pour sauver; elle rend tout homme sans excuse, mais non sans condamnation. Le salut n’est révélé qu’en Jésus-Christ seul et en Jésus-Christ crucifié. Tout le reste, à savoir la sagesse des hommes, leurs philosophies, leurs cultures, leurs croyances, leurs religions, sera anéanti...

18 Car la prédication de la croix est une folie pour ceux qui périssent; mais pour nous qui sommes sauvés, elle est une puissance de Dieu. 19 Aussi est-il écrit: Je détruirai la sagesse des sages, Et j'anéantirai l'intelligence des intelligents. 20 Où est le sage? où est le scribe? où est le disputeur de ce siècle? Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse du monde? 21 Car puisque le monde, avec sa sagesse, n'a point connu Dieu dans la sagesse de Dieu, il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication. (1 Co 1.18-21)

Depuis la chute de l’homme, un seul nom a été donné pour obtenir le salut. Christ a été prêché dès que l’homme a eu besoin d’être sauvé (Gn 3.15); il fut annoncé sous des promesses, des types et des ombres. Tous ceux qui ont cru en son nom furent sauvés; « Il n'y a de salut en aucun autre; car il n'y a sous le ciel aucun autre nom qui ait été donné parmi les hommes, par lequel nous devions être sauvés. » (Ac 4.12).

Lecture supplémentaire : 1 Jn 2.20-29

1 Institution de la religion chrétienne, IV, XVIII, 3.

2 Institution de la religion chrétienne, III, XV, 5.

3 Donald MacLeod, A Faith to Live By, Ross-shire, Mentor, 1998, p.99
4 Tony Evans, Totally Saved : Understanding, Experiencing and Enjoying the Greatness of Your Salvation,

Chicago, Moody Press, 2002, p. 355.
5 Institution de la religion chrétienne, II, VI, 1.

 

12- Soli Deo gloria, la gloire de Dieu

Chapitre 12

Lorsque nous comprenons que le salut est révélé par l’Écriture seule, qu’il est reçu par la foi seule, qu’il est causé par la grâce seule, qu’il est accompli par Christ seul; il ne nous reste qu’une seule chose à dire : à Dieu seul la gloire! Nous aborderons le dernier sola sous deux angles : dans ce chapitre nous parlerons de la gloire de Dieu elle-même et dans les deux prochains chapitres, nous parlerons de l’adoration de l’homme en réponse à la gloire de Dieu.

Nous sommes arrivés au point culminant de la foi réformée : la gloire de Dieu. Soli Deo gloria n’est pas seulement le point d’arrivée d’une bonne théologie, mais également le point de départ : tout commence et tout termine avec la gloire de Dieu. « Écoute-moi, Jacob! Et toi, Israël, que j'ai appelé! C'est moi, moi qui suis le premier, C'est aussi moi qui suis le dernier. » (Es 48.12) Il est impossible d’imaginer un motif plus élevé que la gloire de Dieu. Ce motif est une distinction fondamentale de la foi réformée. R.C. Sproul Jr. écrit: « Parmi toutes les particularités de la foi réformée, rien ne la distingue plus que ses efforts pour comprendre toutes choses de manière à ce que Dieu seul reçoive la gloire1. » C’est ce qu’on appelle la théocentricité ou encore la doxologie. Le mot théocentrique veut dire centré sur Dieu. Dieu doit être au centre de tout : de notre théologie, de notre prédication, de notre adoration, de notre vie. Comme il est Dieu, cette place revient à lui seul, la donner à un autre est un grave péché.

Le mot doxologie vient du grec doxa qui signifie gloire. Dans un culte, la doxologie c’est lorsqu’on proclame la gloire de Dieu. Les Psaumes sont remplis d’énoncés doxologiques :

Ps 10.16 « L'Éternel est roi à toujours et à perpétuité »

Ps 28.7-8 « L'Éternel est ma force et mon bouclier; En lui mon coeur se confie, et je suis secouru; J'ai de l'allégresse dans le coeur, Et je le loue par mes chants. L'Éternel est la force de son peuple, Il est le rocher des délivrances de son oint. »


Ps 66.4 « Toute la terre se prosterne devant toi et chante en ton honneur; Elle chante ton nom. »

Ps 95.3 « l'Éternel est un grand Dieu, Il est un grand roi au-dessus de tous les dieux.

Ps 96.4 « l'Éternel est grand et très digne de louange, Il est redoutable par-dessus tous les dieux. »


Ps 113.4-5 « L'Éternel est élevé au-dessus de toutes les nations, Sa gloire est au- dessus des cieux. Qui est semblable à l'Éternel, notre Dieu? »

Si nous croyons réellement ce que nous disons dans notre doxologie, rien n’aura plus d’impact dans notre vie que la gloire de Dieu. « Dans son palais tout s'écrie: Gloire! » (Ps 29.9) Puisque nous sommes son temple, toute notre vie doit s’écrier « Gloire à Dieu! » Tout est ténèbres en comparaison avec sa gloire. Son nom est plus magnifique que tout et toutes les beautés de sa création tirent leur gloire de la sienne. Lui seul est digne d’adoration et de louanges. Toutes les créatures existent pour la gloire de Dieu. Le péché est grave parce que Dieu est glorieux et qu’il s’oppose à sa nature. Efforçons- nous de penser, de parler, d’agir et de vivre pour la gloire de Dieu.

Nous examinerons trois éléments de la glorieuse doctrine de la gloire de Dieu. Premièrement que tout mérite et toute gloire lui reviennent. Deuxièmement, nous verrons que la raison d’être de toute chose est sa gloire. Finalement, nous verrons comment Dieu a rétabli sa gloire par l’Évangile de la gloire.

1. À lui la gloire

Paul, après avoir expliqué que le salut est entièrement en Jésus-Christ et par Jésus-Christ, conclut :
« Que celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur. » (1 Co 1.31). La seule chose que nous pouvons dire pour notre salut c’est « à Dieu la gloire! » Le Seigneur est le seul récipiendaire des éloges qui sont dues pour le salut, puisqu’il est le seul auteur de cette œuvre. La théologie de Pélage et celle d’Arminius ont vainement tenté d’insérer dans le salut une part qui revient à l’homme. Si l’homme, par ses œuvres ou son libre arbitre, contribue à son salut, il a sujet de se glorifier. Dieu déclare : « Je suis l'Éternel, c'est là mon nom; Et je ne donnerai pas ma gloire à un autre, Ni mon honneur aux idoles. » (Es 42.8).

L’homme est un fabricant d’idoles; il s’est toujours façonné des dieux pour leur donner la gloire de Dieu. Dès qu’ils sont sortis d’Égypte, les Israélites « se sont fait un veau en fonte, ils se sont prosternés devant lui, ils lui ont offert des sacrifices, et ils ont dit: Israël! voici ton dieu, qui t'a fait sortir du pays d'Égypte. » (Ex 32.8). Ils attribuèrent à la créature la gloire de leur salut. Vous croyez peut-être que les chrétiens ont fait mieux? Ils se sont rapidement attribué la gloire de leur salut croyant que leurs œuvres, leur sueur et leur sang leur acquéraient la rédemption. Vous croyez peut- être que les protestants ont fait mieux? Ils se façonnèrent une idole qu’ils ont appelée libre arbitre et se sont prosternés devant en disant : « Voici ton dieu qui t’a fait sortir du péché ». Ils attribuèrent à la créature la gloire du salut. Une erreur sotériologique mène immanquablement à une erreur théologique; c’est pourquoi les doctrines de la grâce sont si fondamentales puisqu’elles mènent à l’adoration du vrai Dieu. Seulement l’Évangile biblique des solas évite l’idolâtrie. Le salut est révélé par l’Écriture seule, reçu par la foi seule, causé par la grâce seule, accompli par Christ seul et la gloire revient à Dieu seul!

L’apôtre Jean termine abruptement sa première épître par un avertissement : « Petits enfants, gardez-vous des idoles. » (1 Jn 5.21). N’allons pas croire que parce que nous sommes des enfants de Dieu régénérés nous sommes absolument à l’abri des idoles. Une fausse compréhension du salut mène inéluctablement aux idoles. C’est dans un oracle annonçant le salut que l’Éternel déclare qu’il ne partagera pas sa gloire :

5 Ainsi parle Dieu, l'Éternel, Qui a créé les cieux et qui les a déployés, Qui a étendu la terre et ses productions, Qui a donné la respiration à ceux qui la peuplent, Et le souffle à ceux qui y marchent. 6 Moi, l'Éternel, je t'ai appelé pour le salut, Et je te prendrai par la main, Je te garderai, et je t'établirai pour traiter alliance avec le peuple, Pour être la lumière des nations, 7 Pour ouvrir les yeux des aveugles, Pour faire sortir de prison le captif, Et de leur cachot ceux qui habitent dans les ténèbres. 8 Je suis l'Éternel, c'est là mon nom; Et je ne donnerai pas ma gloire à un autre, Ni mon honneur aux idoles. (Es 42.5-8)

Si nous attribuons à notre propre volonté la cause de notre salut, nous prenons la gloire de Dieu pour la donner à une idole. Si nous croyons que la cause de notre élection vient du fait que nous avons rempli une condition que d’autres n’ont pas remplie, nous prenons la gloire de Dieu pour la donner à une idole. L’Éternel déclare : « C'est moi, moi qui efface tes transgressions pour l'amour de moi »

(Es 43.25). La théologie du salut par les œuvres, du salut par le libre arbitre et de la perte du salut attribue la gloire de Dieu à l’homme. Lorsque l’apôtre écrit : « Nous tous aussi, nous étions de leur nombre » (Ep 2.3), en désignant ceux qui sont morts dans leurs péchés; il n’attribue qu’à Dieu seul le fait que nous ne sommes plus de leur nombre et non à nous-mêmes. Voici comment il poursuit :

4 Mais Dieu, qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont il nous a aimés, 5 nous qui étions morts par nos offenses, nous a rendus à la vie avec Christ (c'est par grâce que vous êtes sauvés); 6 il nous a ressuscités ensemble, et nous a fait asseoir ensemble dans les lieux célestes, en Jésus-Christ, 7 afin de montrer dans les siècles à venir l'infinie richesse de sa grâce par sa bonté envers nous en Jésus-Christ. 8 Car c'est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. 9 Ce n'est point par les oeuvres, afin que personne ne se glorifie. 10 Car nous sommes son ouvrage, ayant été créés en Jésus-Christ pour de bonnes oeuvres, que Dieu a préparées d'avance, afin que nous les pratiquions. (Ep 2.4-10)

À quel endroit Paul affirme-t-il que nous avons eu la brillante idée de ne plus être du nombre de ceux qui périssent? Qui peut se vanter d’avoir contribué, ne serait-ce qu’un soupçon, à son salut? Dieu est le seul auteur du salut. À lui seul la gloire! Cela est vrai du don du salut, mais également de tous les autres dons puisque « toute grâce excellente et tout don parfait descendent d'en haut » (Jc 1.17). C’est pourquoi l’apôtre Paul pose cette question : « Car qui est-ce qui te distingue? Qu'as-tu que tu n'aies reçu? Et si tu l'as reçu, pourquoi te glorifies-tu, comme si tu ne l'avais pas reçu? » (1 Co 4.7). Y a-t-il une seule qualité, un seul don, un seul talent que nous n’avons pas reçus? « C'est de lui, par lui, et pour lui que sont toutes choses. À lui la gloire dans tous les siècles! Amen! » (Rm 11.36)

2. Tout existe pour sa gloire

Nous avons vu que tout mérite et toute louange vont à Dieu. L’homme doit apprendre à dire « Gloire à Dieu! » en toute chose. Maintenant, si toute la gloire lui revient, c’est parce que tout existe pour sa gloire. Quel est le but ultime de tout ce qui existe? Glorifier Dieu! « L'Éternel a tout fait pour un but, même le méchant pour le jour du malheur.» (Pr 16.4) Les choses n’existent pas par elles-mêmes ni pour elles-mêmes, mais tout existe pour Dieu. Dieu déclare à Israël que toutes ses actions envers lui n’ont qu’un motif : sa propre gloire.

11 C'est pour l'amour de moi, pour l'amour de moi, que je veux agir; Car comment mon nom serait-il profané? Je ne donnerai pas ma gloire à un autre. 12 Écoute-moi, Jacob! Et toi, Israël, que j'ai appelé! C'est moi, moi qui suis le premier, C'est aussi moi qui suis le dernier. 13 Ma main a fondé la terre, Et ma droite a étendu les cieux: Je les appelle, et aussitôt ils se présentent. (Es 48.11-13)

Dans une longue discussion avec un non-croyant, je lui ai affirmé que, contrairement à sa conception déiste de la création, Dieu n’avait pas créé le monde par nécessité d’aimer ou d’être aimé parce qu’il se serait ennuyé avant d’avoir des créatures. Dieu est éternellement autosuffisant étant à la fois trois et un. Il m’a alors demandé pourquoi Dieu avait créé si ce n’était pas par nécessité? Je lui ai répondu que Dieu a tout fait selon son bon plaisir et que tout n’existe que pour sa gloire seule; pas parce que Dieu en avait besoin, mais parce que Dieu l’a bien voulu. Voici ce qu’il m’a répondu : « Un Dieu qui crée uniquement pour son bon plaisir est nettement plus égoïste qu’un Dieu qui crée par besoin d’aimer et d’être aimé... Un tel Dieu n’est pas seulement égoïste : il est hédoniste! » C’est l’impression qu’ont quelques-uns en lisant Ésaïe 48.11.

Voici ce que je lui ai répondu : « Même si Dieu crée pour son bon plaisir, ce bon plaisir n’est pas comparable à notre bon plaisir égoïste. Le bon plaisir de Dieu qui a donné lieu à notre existence est totalement gratuit et bienveillant. Il ne pourrait exister une raison plus noble ou plus élevée que la gloire de Dieu. Nous existons pour ce qu’il y a de plus saint et de plus glorieux et nous ne devons pas entendre les expressions « son bon plaisir » ou « sa gloire » comme ce qu’elles signifieraient s’il était question d’un être corrompu, égoïste, vaniteux. Puisque Dieu est autarcique, il n’a pas besoin de nous créer pour sa satisfaction ou pour augmenter sa gloire. Mais en nous créant il condescend (au sens ancien du terme) d’une manière splendide et nous offre une grâce inimaginable. Cette perspective aggrave encore plus la rébellion de l’homme envers son Créateur bienfaisant. »

Relisons l’oracle d’Ésaïe : « C'est pour l'amour de moi, pour l'amour de moi, que je veux agir; Car comment mon nom serait-il profané? Je ne donnerai pas ma gloire à un autre. » Quel motif pourrait être plus noble, plus pur, plus sublime, plus saint que la gloire de Dieu? Le bonheur de la créature? Le besoin de Dieu d’avoir des créatures? Dès que nous donnons à une chose une autre raison d’être que la gloire de Dieu, nous la profanons. Rien n’est plus salutaire pour les créatures que d’exister pour la gloire de Dieu, c’est alors qu’elles sont parfaites comme elles doivent l’être. Elles deviennent imparfaites en voulant exister pour autre chose que pour Dieu. Dieu ne laissera pas son nom être profané et sa gloire être livrée aux idoles. Tout a été fait pour sa gloire, tout doit donc glorifier son nom; même les choses les plus banales : « Soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez, soit que vous fassiez quelque autre chose, faites tout pour la gloire de Dieu. » (1 Co 10.31). Quand nous n’agissons pas pour la gloire de Dieu, nous sommes idolâtres.

L’idolâtrie n’est-elle pas le premier péché? Le péché qui entraîne tous les autres péchés? Le premier commandement dit : « Tu n'auras pas d'autres dieux devant ma face. » (Ex 20.3). Les neuf autres commandements dépendent de celui-ci. Tout est parfait lorsque tout honore Dieu et lui obéit. Le chaos est entré dans le monde lorsque l’homme a cessé de se prosterner devant le Créateur pour se prosterner devant la créature. L’idolâtrie est la racine de tout péché. Puisque tout a été fait pour la gloire de Dieu et que tout ne glorifie pas Dieu, cela n’entraîne-t-il pas un problème cosmologique majeur? L’état actuel des choses n’est-il pas anormal et aberrant? Il n’y a pas de plus grave problème que les idoles et que la prétention des créatures d’exister pour un autre but que pour la gloire de leur Créateur. Comment Dieu voit-il ce problème et surtout comment le traite-t-il? C’est ce que nous allons voir dans notre prochain point.

3. L’Évangile de la gloire

Nous retrouvons l’expression « l’Évangile de la gloire de Dieu » dans plusieurs passages du Nouveau Testament (2 Co 4.4 ; 1 Tm 1.11). Dans les milieux évangéliques, on considère généralement que l’Évangile est la réponse de Dieu à la misère de l’homme. Cette conception n’est pas fausse, mais elle est loin d’être complète, et elle peut donner l’impression que l’homme est une pauvre victime et non un rebelle coupable.

L’Évangile est d’abord et avant tout la réponse de Dieu pour le rétablissement de sa gloire. D’où l’expression « l’Évangile de la gloire de Dieu ». Ce qui est au cœur de l’Évangile ce n’est pas le salut de l’homme, mais la gloire de Dieu. Le salut de l’homme fait partie d’un objectif supérieur de Dieu : glorifier son nom. La réputation de Dieu a été attaquée, son nom a été profané; il était hors de question que Dieu ne réponde pas à cet affront. Heureusement que Dieu a répondu à cet affront, puisque notre plus grand bien-être en dépend. Cette réponse fut l’Évangile. L’Évangile de Jésus-Christ est la réponse de Dieu en vue d’une manifestation totale et définitive de sa gloire.

Parfois nous limitons l’Évangile à l’œuvre de rédemption; c’est une erreur. Paul inclut également le jugement final dans l’Évangile : « C'est ce qui paraîtra [la loi de Dieu jugeant toute action] au jour où, selon mon Évangile, Dieu jugera par Jésus-Christ les actions secrètes des hommes. » (Rm 2.16). Dans sa prédication devant les Athéniens, le même apôtre présente le jugement final comme faisant de l’Évangile et déclare que l’autorité de ce jugement fut octroyée à Christ par sa résurrection :

30 Dieu, sans tenir compte des temps d'ignorance, annonce maintenant à tous les hommes, en tous lieux, qu'ils aient à se repentir, 31 parce qu'il a fixé un jour où il jugera le monde selon la justice, par l'homme qu'il a désigné, ce dont il a donné à tous une preuve certaine en le ressuscitant des morts... (Ac 17.30-31)

L’Évangile de la gloire de Dieu rétablit donc la gloire divine sur la création tout entière de deux façons. Premièrement, par la rédemption, Dieu s’est acquis un peuple saint sur lequel il règne à jamais. Ce peuple acquis sert à annoncer les vertus de celui qui l’a appelé (1 P 2.9); c'est-à-dire à glorifier Dieu. Deuxièmement, par la condamnation, Dieu rétablira sa gloire en ne laissant aucune injustice impunie et aucune créature insoumise. Le paradis et l’enfer existent à la louange de la gloire de Dieu. Ce n’est donc pas l’homme qui est au centre de l’Évangile de la rédemption et de la condamnation, c’est la gloire de Dieu. C’est pour cette raison que l’Écriture l’appelle « l'Évangile de la gloire du Dieu bienheureux » (1 Tm 1.11). Ce double effet de l’Évangile de la gloire est déclaré sans ambages par l’Écriture : « Et que dire, si Dieu, voulant montrer sa colère et faire connaître sa puissance, a supporté avec une grande patience des vases de colère formés pour la perdition, et s'il a voulu faire connaître la richesse de sa gloire envers des vases de miséricorde qu'il a d'avance préparés pour la gloire? » (Rm 9.22-23).

L’Éternel, le Créateur et le Rédempteur, a prêté serment : « Je le jure par moi-même, La vérité sort de ma bouche et ma parole ne sera point révoquée : Tout genou fléchira devant moi, Toute langue jurera par moi. » (Es 45.23). Au moment où il fit ce serment, les croyants ne savaient pas encore comment Dieu rétablirait sa gloire sur sa création. Des siècles plus tard, Dieu manifesta comment :

8 Ayant paru comme un simple homme, il s'est humilié lui-même, se rendant obéissant jusqu'à la mort, même jusqu'à la mort de la croix. 9 C'est pourquoi aussi Dieu l'a souverainement élevé, et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom, 10 afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse dans les cieux, sur la terre et sous la terre, 11 et que toute langue confesse que Jésus-Christ est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père. (Ph 2.8-11)

C’est par Jésus-Christ que Dieu a réglé le plus grave problème cosmologique en rétablissant toute chose par lui. Toutes les créatures se prosterneront à nouveau et confesseront la gloire de Dieu par Christ. Qu’elles soient au paradis ou en enfer, toutes ses créatures le glorifieront pour l’éternité. Tel est l’Évangile de la gloire que Dieu nous a confié. Proclamons-le fidèlement pour sa gloire, car bientôt nous paraîtrons devant lui.

Lecture supplémentaire : Ps 150

1 R.C. Sproul Jr., « Soli Deo Gloria », After Darkness, Light, Philipsburg, P&R, 2003, p. 191.

 

13- Soli Deo gloria, l’adoration en Église

Chapitre 13

Pour communiquer la foi chrétienne aux enfants et aux nouveaux croyants, les 151 théologiens réformés réunis à Westminster de 1643 à 1649 rédigèrent le Petit catéchisme de Westminster. Voici la première question de ce catéchisme qui résume bien la philosophie chrétienne réformée :

Q. Quel est le but suprême de la vie de l’homme?

R. Le but suprême de la vie de l’homme est de glorifier Dieu et de trouver en lui son bonheur éternel.

Ceci correspond exactement au plus important commandement que l’Écriture nous donne :
« Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée, et de toute ta force. » (Mc 12.30). Certains ont peut-être l’impression que l’approche réformée est sclérosée par un dogmatisme rigide et une tradition stérile où il n’y a aucune passion pour Dieu et où les émotions sont systématiquement étouffées comme d’étranges phénomènes... Rien n’est plus faux! La piété réformée est animée d’une passion profonde pour Dieu qui repose sur une compréhension rigoureuse de la saine doctrine et qui incite les chrétiens à trouver leur bonheur en Dieu, en Dieu seul. Solus Deus felicitas est, en Dieu seul est le bonheur!

Dans le chapitre précédent, nous avons présenté le dernier sola : soli Deo gloria. Jusqu’à présent nous avons abordé ce sola sous l’angle de la gloire de Dieu. Nous avons vu que toute gloire lui revient parce que tout a pour but de le glorifier. Puis nous avons vu que l’Évangile est un rétablissement de sa gloire par sa miséricorde et son jugement. Dans ce chapitre-ci, nous aborderons ce sola sous l’angle de l’adoration que l’homme doit à Dieu. Il y a un lien logique et théologique entre la gloire de Dieu et l’adoration de l’homme. Il est impossible de parler de l’être glorieux qu’est Dieu sans parler de l’impact que sa gloire a sur ses créatures.

Certains, devant la doctrine de la gloire de Dieu sont dérangés et demandent si Dieu n’est pas l’être le plus égoïste de tout l’univers? Car en plus d’aimer jalousement sa propre gloire et d’y prendre plaisir, il exige qu’il en soit ainsi de toutes ses créatures. Comprenons que, si Dieu existait pour autre chose que sa gloire, il serait aussi idolâtre que nous lorsque nous tentons d’exister pour autre chose que pour lui. Si Dieu ne peut trouver de motif plus noble et plus glorieux que sa gloire, comment le pourrions-nous? John Piper explique que le bonheur de l’homme doit être en Dieu, puisque le bonheur de Dieu est en lui-même :

Puisque Dieu est unique en tant qu’être parfaitement glorieux qui se suffit totalement à lui- même, il doit exister pour lui-même s’il veut exister pour nous. On ne peut appliquer au Créateur les lois de l’humilité valables pour les créatures. Si Dieu se détournait de lui-même comme source infinie de joie, il cesserait d’être Dieu. Il renierait la valeur infinie de sa gloire. Cela impliquerait qu’il existe quelque chose d’extérieur à lui-même qui serait plus précieux que lui. Dieu deviendrait ainsi idolâtre. Cela ne nous serait d’aucun avantage. En effet, qu’aurions-nous à attendre d’un Dieu devenu injuste? [...] À qui adresser notre adoration si Dieu lui-même avait cessé de revendiquer la beauté et la dignité infinies1?

Par son statut de Créateur, Dieu est digne de l’adoration de toutes ses créatures. Refuser de l’adorer est un péché. Nous aborderons en deux parties la réponse de l’homme à la gloire de Dieu. Dans ce chapitre nous verrons l’adoration en Église et dans le suivant nous verrons la vie des adorateurs.

1. L’adoration de Dieu en Église

L’adoration de Dieu en Église est essentielle à une vraie adoration. Des croyants qui n’adorent pas Dieu avec le peuple de Dieu n’honorent pas Dieu convenablement et lui désobéissent. La raison pour laquelle Dieu a envoyé son Fils dans le monde était afin « de se faire un peuple qui lui appartienne, purifié par lui et zélé pour les bonnes œuvres. » (Tt 2.14). Parmi ces bonnes œuvres, il y a certainement l’adoration. Notre conception de l’adoration est tellement limitée à l’adoration individuelle, que l’adoration en Église est parfois comparable à un rassemblement d’adorateurs où chacun, détaché de tous les autres, adore individuellement... Il y a une place pour l’adoration individuelle, c’est ce que nous verrons dans le prochain chapitre; mais il est impératif qu’une Église sache adorer Dieu ecclésialement. Pour ce faire, il faut que l’attention de tous les adorateurs rassemblés soit dirigée au même endroit et il faut que l’adoration soit offerte de la manière exigée par Dieu.

L’adoration n’est pas simplement l’expression spontanée d’émotions vives envers Dieu. L’adoration, dans l’Écriture, est quelque chose de structuré qui a lieu dans un culte ordonné (1 Co 14.40). Réalisons à quel point nous sommes privilégiés de faire partie de l’assemblée des fidèles réunis expressément dans le but d’adorer Dieu, autrement nous n’éprouverons pas de joie à venir adorer Dieu. David s’écrie : « Je suis dans la joie quand on me dit: Allons à la maison de l'Éternel! » (Ps 122.1). Pourquoi David est-il dans la joie? Parce qu’il sait que Dieu est présent au milieu de son peuple lorsqu’il s’assemble pour l’adorer. « Tu sièges au milieu des louanges d'Israël. » (Ps 22.3)

Plusieurs personnes viennent au culte d’adoration dans l’attente de passer un moment agréable. Ils pensent que les chants ont pour but de leur procurer un sentiment de bien-être et de réconfort et que la prédication a pour but de les toucher. Une telle conception du culte place l’homme au centre plutôt que Dieu et mène inévitablement à la recherche égoïste de son propre bien-être plutôt qu’à la recherche de la gloire de Dieu. La seule façon de faire du bien à l’homme c’est en l’amenant à vivre pour la gloire de Dieu et à n’adorer que lui seul.

Certaines personnes ne semblent jamais satisfaites du culte peu importe l’Église où elles vont. Ceux qui n’éprouvent pas une joie immense et un profond attachement à s’assembler avec le peuple de Dieu, à écouter la Parole de Dieu, à chanter des cantiques à la gloire de Dieu et à élever des prières devant le trône divin, ne vont pas à l’Église pour adorer Dieu. Elles y vont peut-être pour voir leurs amis ou par obligation ou pour entendre un sermon dynamique ou pour ressentir des émotions agréables ou pour je ne sais quelle autre raison, mais leur objectif premier n’est pas d’adorer Dieu, autrement ces gens seraient dans la joie, comme David. À nouveau John Piper sur le plaisir de l’adoration :

L’hédonisme chrétien sait que la conscience de soi tue la joie et donc l’adoration par la même occasion. Dès que vous tournez votre regard sur vous-même et que vous vous rendez compte consciemment que vous éprouvez la joie, celle-ci s’envole. L’hédoniste chrétien sait que le secret de la joie réside dans l’oublie de soi. Certes, nous allons au musée pour la joie de contempler des tableaux. Mais l’hédonisme chrétien nous met en garde : Fixez toute votre attention sur les tableaux, et non sur vos émotions, sinon vous gâchez toute l’expérience. C’est pourquoi, dans l’adoration, il y a une orientation nettement marquée vers Dieu, et non vers nous-mêmes2.

Nous pourrions faire une série de plusieurs enseignements simplement sur la question du culte d’adoration. Vous comprendrez donc que je ne pourrai pas dire tout ce qui devrait être dit sur la manière d’adorer Dieu en Église. Cependant, j’aimerais brièvement expliquer deux caractéristiques de l’adoration qui appartiennent à l’essence de la tradition réformée.

2. Le principe régulateur

Durant le Moyen-âge, l’Église chrétienne avait accumulé toutes sortes de traditions, de pratiques et de superstitions et avait introduit plusieurs idoles dans l’adoration : des images, des reliques, des saints, etc. À la Réforme, le Seigneur fit à nouveau un grand ménage dans le temple par sa Parole. Les réformateurs se sont retrouvés devant cette importante question : que doit-on conserver dans le culte et que doit-on mettre à la poubelle? Cette question en amenait une autre : sur quel principe doit-on déterminer ce qui est à conserver et ce qui est à rejeter?

Martin Luther et Jean Calvin ont appliqué deux principes différents dans le but d’épurer le culte d’adoration. Luther a appliqué ce qu’on a nommé le principe normatif. Il a décidé de rejeter du culte tout ce qui était formellement interdit par la Parole de Dieu. Calvin a appliqué ce qu’on a appelé le principe régulateur; il a rejeté du culte tout ce qui n’était pas expressément commandé par la Parole de Dieu. Ce que doit contenir un culte d’adoration selon ces deux hommes se résume ainsi : pour Luther, ce qui n’est pas interdit est permis, tandis que pour Calvin, ce qui n’est pas exigé est interdit, ou encore est permis que ce qui est exigé. L’approche de Luther permet à l’homme d’innover dans la manière d’adorer Dieu, tandis que l’approche de Calvin considère que l’Écriture est entièrement suffisante pour nous dire comment adorer Dieu sans les innovations de l’homme parce que cette approche croit que Dieu seul est compétent pour définir l’adoration qui lui est due. Je ne pense pas que Luther envisageait la débandade où a mené le principe normatif et je crois qu’il aurait un profond malaise avec les innovations qu’on retrouve aujourd’hui dans beaucoup d’Églises dites évangéliques. Il y a à peine deux semaines, un frère me racontait comment il avait été ébranlé après avoir visité une Église à Montréal. Les chants étaient plutôt une performance musicale aux allures d’un spectacle et le pasteur n’a pas vraiment prêché la Parole, mais a présenté plusieurs courtes vidéos sur YouTube. Ces choses sont aujourd’hui monnaie courante dans des Églises qui, il y a peine une décennie, étaient encore très attachées aux Écritures.

Je ne désire pas entrer dans une critique approfondie des approches contemporaines sur l’adoration. Je crois qu’une simple compréhension du principe régulateur sera suffisante pour nous garder des nombreux écueils au travers desquels nous avons maintenant à naviguer.

Le culte que Dieu exigeait sous l’Ancienne Alliance était différent de celui qu’il exige sous la Nouvelle Alliance; Israël devait se conformer à bien des exigences qui ne sont plus en vigueur pour l’Église. Cependant, un principe demeure pour ces deux alliances : « Vous observerez et vous mettrez en pratique toutes les choses que je vous ordonne; vous n'y ajouterez rien, et vous n'en retrancherez rien. » (Dt 12.32). Sous la Nouvelle Alliance sommes-nous subitement autorisés à ajouter des choses que Dieu ne nous a pas ordonnées? Le Nouveau Testament invite les Églises à la prudence dans leur manière de servir Dieu dans son temple, leur rappelant que leur œuvre sera bientôt éprouvée par le feu de Dieu (1 Co 3.10-17).

Pour nous inciter à la prudence, rappelons-nous l’histoire de Nadab et Abihu, les deux fils d’Aaron. Il s’agissait du jour d’inauguration de la prêtrise d’Aaron et de ses fils. C’était un jour de culte où la gloire de Dieu était célébrée par tout le peuple. Aaron offrit son premier sacrifice conformément à la Parole transmise par Moïse, après quoi ses deux fils devaient s’approcher à leur tour :

Et la gloire de l'Éternel apparut à tout le peuple. 24 Le feu sortit de devant l'Éternel, et consuma sur l'autel l'holocauste et les graisses. Tout le peuple le vit; et ils poussèrent des cris de joie, et se jetèrent sur leur face. 1 Les fils d'Aaron, Nadab et Abihu, prirent chacun un brasier, y mirent du feu, et posèrent du parfum dessus; ils apportèrent devant l'Éternel du feu étranger, ce qu'il ne leur avait point ordonné. 2 Alors le feu sortit de devant l'Éternel, et les consuma: ils moururent devant l'Éternel. (Lv 9.23-10.2)

Quel mal ont-ils fait? La seule précision que le texte nous donne est que ces deux jeunes sacrificateurs offrirent quelque chose qui ne leur avait point été ordonné. Non pas qu’ils offrirent quelque chose que l’Éternel avait expressément interdit, mais quelque chose que l’Éternel n’avait pas expressément commandé. Quelqu’un m’a déjà dit que ce texte n’était pas valide pour justifier le principe régulateur puisqu’il s’agissait d’un texte de l’Ancien Testament. Eh bien, quel texte du Nouveau Testament nous permet d’offrir en adoration quelque chose que Dieu n’a pas commandé? Dieu acceptera-t-il du feu étranger parce que nous sommes sous la Nouvelle Alliance? Quel genre d’offrande apportons-nous devant l’Éternel? Agrée-t-il nos sacrifices et notre culte? Sachons ceci :
« l'oeuvre de chacun sera manifestée; car le jour la fera connaître, parce qu'elle se révèlera dans le feu, et le feu éprouvera ce qu'est l'œuvre de chacun. » (1 Co 3.13). Adorons Dieu de la façon dont il nous a commandé par sa Parole sans rien y ajouter et sans rien y retrancher, c’est tout ce qui nous est demandé. Ce qui nous mène à notre prochain point : non seulement Dieu exige que son Église l’adore selon sa Parole, mais il lui a également donné un jour particulier pour se rassembler pour l’adorer ainsi.

3. Le jour du Seigneur

Depuis la création du monde, Dieu a consacré un jour sur sept qui lui appartienne. L’origine du sabbat ne remonte donc pas à la loi de Moïse pour se limiter au peuple juif, mais remonte à la création et concerne tous les êtres humains. Le commandement du sabbat n’appartenait pas à la loi cérémonielle qui a été abolie par Christ, mais à la loi morale dont aucun iota ne tombera jusqu’à la fin du monde. Ce commandement fait parti des dix commandements qui résument la volonté parfaite de Dieu pour nos vies selon ce qui est écrit :

3 Si nous gardons ses commandements, par là nous savons que nous l’avons connu. 4 Celui qui dit: Je l’ai connu, et qui ne garde pas ses commandements, est un menteur, et la vérité n'est point en lui. 5 Mais celui qui garde sa parole, l'amour de Dieu est véritablement parfait en lui: par là nous savons que nous sommes en lui. (1 Jn 2.3-5)

Les sabbats qui commémoraient les fêtes juives et les grands jours ont été abrogés sous la Nouvelle Alliance (Col 2.16-17). Cependant, les apôtres ont continué à observer et à mettre à part un jour sur sept pour le consacrer à Dieu. Ils se réunissaient et commandaient à l’Église de se réunir « le premier jour de la semaine » (Ac 20.7 ; 1 Co 16.2). Le premier jour de la semaine marquait le jour de la résurrection de Christ, l’événement fondamental de la Nouvelle Alliance et du début de la nouvelle création avec le premier d’entre les morts. Il est tout à fait normal qu’une nouvelle création vienne avec un nouveau sabbat (Hé 4.9-10)...

Les apôtres désignèrent le premier jour de la semaine comme étant « le jour du Seigneur » (Ap 1.10). On ne retrouve cette expression qu’une seule fois dans la Bible pour désigner le dimanche. Une expression semblable, qu’on ne retrouve également qu’une seule fois, nous permet de comprendre que ce jour n’est pas comme les six autres, puisqu’il est au Seigneur. L’expression « le repas du Seigneur » (1 Co 11.20) souligne qu’il s’agit de quelque chose de sacré (parce que consacré) et non d’un repas comme les autres. Il s’agissait d’un repas que l’Église consacrait au Seigneur en commémoration de sa mort et de sa résurrection et ce repas avait un usage spirituel et religieux. De même, le jour du Seigneur n’était pas un jour comme les autres, mais un jour que l’Église consacrait au Seigneur par un culte et par la communion fraternelle. Bien qu’il s’agissait d’un jour de travail, car avant l’empereur Constantin le dimanche n’était pas un jour de chômage, les chrétiens se réunissaient pour adorer avant ou après leur travail. Soyons reconnaissants de ce qu’en Occident, encore aujourd’hui, ce jour est largement férié. Ne l’employons pas pour nous vouer à toute sorte de futilités, mais consacrons-le au Seigneur. Et si par nécessité nous devons travailler le dimanche, consacrons néanmoins le reste de cette journée au Seigneur.

Je ne peux pas maintenant entrer dans toutes les implications entourant le jour du Seigneur. Mais j’aimerais dire humblement que beaucoup de chrétiens se privent de grandes bénédictions en traitant le jour du Seigneur comme les autres jours de la semaine. Si ce jour n’est aucunement différent des autres jours de la semaine, pourquoi la Bible l’appelle-t-elle le jour du Seigneur? Ma façon d’adorer Dieu avec l’Église et ma communion avec mes frères et sœurs dans le Seigneur ont été glorieusement transformées depuis que j’ai commencé à consacrer le jour du Seigneur et à en faire mes délices (Es 58.13). Il ne s’agit pas de simplement s’imposer des règles du dimanche et d’avoir hâte que ce jour se termine pour passer à autre chose (Am 8.5), mais de consacrer un jour à Dieu avec la famille de Dieu et d’y prendre un profond plaisir. La communion en Église doit se poursuivre même après le culte...

Nous servons un Dieu infiniment glorieux. Il est le seul pour qui on peut commander une telle chose : « Que tout ce qui respire loue l'Éternel! Louez l'Éternel! » (Ps 150.6). Il n’y a pas d’activité plus sainte et glorieuse que d’adorer ce Dieu. Nous pouvons épancher complètement nos cœurs pour Lui et nous exprimer continuellement « Gloire à son Nom ». Nous pouvons chanter, prier et vénérer le Seigneur. Nous pouvons élever nos âmes dans une intense contemplation et l’adorer de tout notre cœur, de toute notre pensée et de tout notre être. Sa gloire ne sera jamais épuisée. C’est seulement en Dieu que nos âmes trouvent du repos et qu’elles sont entièrement satisfaites. « Quel autre ai-je au ciel que toi! Et sur la terre je ne prends plaisir qu'en toi. » (Ps 73.25) À qui d’autres nous vouer? L’homme ressemble à ce qu’il adore. Avant de connaître Dieu, j’ai adoré des créatures, j’ai livré mon âme à des idoles qui m’ont entrainé dans la corruption. Aujourd’hui je ne veux adorer qu’un seul Dieu et me livrer entièrement à son amour. J’ai trouvé la source intarissable de la vie et la seule source qui peut étancher la soif qui est autrement inassouvissable (Jn 4.13-14).

Lorsque nous nous assemblons en son nom le dimanche, lorsque nous chantons à sa gloire, lorsque nous l’écoutons par sa Parole, lorsque nous lui répondons par nos prières, lorsque nous lui disons nos besoins, lorsque nous sommes en communion les uns avec et les autres et avec lui, c’est alors que nous adorons Dieu en esprit et en vérité. Réveillons nos âmes afin de l’adorer de tout notre être. Que rien ne nous en empêche!

Lecture supplémentaire : Ps 149-150

1 John Piper, Prendre plaisir en Dieu : Réflexion d’un hédoniste chrétien, Québec, La Clairière, 1995, p. 29.

2 Ibid., p. 80, note 4.

 

14- Soli Deo gloria, la vie des adorateurs

Chapitre 14

Dernièrement, j’ai lu un livre de psychologie; People of the Lie : The Hope for Healing Human Evil, du Dr M. Scott Peck, un psychiatre américain. Dans ce livre, le Dr Peck analyse la méchanceté de l’être humain. On pourrait pratiquement dire que ce livre est une approche psychologique à la dépravation du cœur. Ce livre n’est pas théologique et, bien que le Dr Peck affirme son allégeance au Christ, j’ignore quelles sont ses croyances doctrinales. Il y a cependant un passage qui m’a frappé dans un chapitre où l’auteur parle d’une femme qu’il décrit comme la cliente la plus complexe qu’il ait eu à traiter puisqu’elle masquait une nature perverse profondément enfouie. Cette femme avait fréquenté une Église durant plusieurs années. Lors d’une séance avec elle, il fut question du sens de la vie...

(...) « Tu as grandi dans une Église chrétienne. Tu as passé pratiquement deux années de ta vie comme professeur de doctrine chrétienne. [...] Tu n’es certainement pas assez bête pour ignorer ce que les chrétiens disent du sens de la vie et du but de l’existence humaine. »

« Nous existons pour la gloire de Dieu, » me répondit Charlène d’un ton ennuyé et monotone. [...] « Le but de notre vie est de glorifier Dieu. »

« Et alors? » lui demandai-je.

Il y eut un court silence. Pendant un instant j’ai pensé qu’elle allait pleurer – pour une première fois durant notre travail ensemble. « Je ne peux pas le faire. Il n’y a pas de place pour moi là-dedans. Cela signifierait ma mort, » dit-elle d’une voix tremblante. Puis, avec une soudaineté qui m’effraya, ce qui semblait être un sanglot étouffé se changea en rugissement. « Je ne veux pas vivre pour Dieu. Je ne vivrai pas pour Dieu. Je veux vivre pour moi. Pour l’amour de moi! »

Ce fut une autre séance où Charlène quitta avant la fin. Je ressentis une terrible pitié pour elle. Je voulais pleurer, mais mes propres larmes ne montèrent pas. « Oh, Dieu, elle est si seule, » fut tout ce que j’arrivai à murmurer1.

L’homme a été créé pour glorifier Dieu et pour trouver son plaisir en Lui. Lorsqu’il ne le fait pas, il est misérable et il ressemble aux idoles corruptibles qu’il sert, puisque l’homme ressemble toujours à ce qu’il adore. Le problème le plus fondamental de l’homme, à tous les niveaux de son être, vient de ce qu’il essaie de vivre pour autre chose que ce pour quoi il a été créé.

L’homme n’est pas le centre de sa propre existence, mais Dieu. R.C. Sproul Jr. écrit : « Si nous pensons que la chose la plus fantastique à propos de Dieu est qu’il pense que nous sommes fantastiques, nous avons alors fait de nous-mêmes la fin et de Dieu le moyen2. » Dieu aime ses créatures d’un amour infini, mais Dieu n’a pas donné à ses créatures la place qui lui revient. L’existence n’est pas anthropocentrique, mais théocentrique.

Malheureusement, dans l’humanité, et même parfois chez les chrétiens, on conçoit Dieu comme étant accessoire. Dieu fait partie de l’existence un peu comme les loisirs ou la famille ou toutes les autres choses dont la somme compose l’existence humaine. C’est une grave méprise sur la nature même de la vie et sur la personne de Dieu. Le Seigneur n’est pas un tiroir bien compartimenté d’une belle armoire appelée la vie; il est l’armoire entière. Il n’est pas une pièce isolée d’une grande maison; il est la maison tout entière. Dieu n’est pas une simple catégorie peut-être plus importante que les autres catégories de notre vie; Dieu englobe toutes les catégories de notre existence. « C'est de lui, par lui, et pour lui que sont toutes choses. À lui la gloire dans tous les siècles! Amen! » (Rm 11.36)

Pour terminer notre parcours des anciens sentiers, nous examinerons le lien entre la gloire de Dieu et la vie des adorateurs. Nous avons vu que l’expression soli Deo gloria souligne en particulier le fait que Dieu seul mérite l’honneur et la gloire pour notre salut puisqu’il en est le seul auteur. L’adoration est la réponse normale de l’homme envers Dieu. L’adoration du chrétien ne se limite pas au culte dominical; c’est toute sa vie qu’il offre à Dieu en reconnaissance. « Je vous exhorte donc, frères, par les compassions de Dieu, à offrir vos corps comme un sacrifice vivant, saint, agréable à Dieu, ce qui sera de votre part un culte raisonnable. » (Rm 12.1) Comme l’écrit J. I. Packer « dans le Nouveau Testament, la doctrine est grâce et la morale est gratitude3. » Dans ce dernier chapitre, nous verrons comment la gratitude du chrétien doit se manifester...

1. Tout faire pour la gloire de Dieu

La doctrine de la gloire de Dieu doit avoir un impact dans la vie des adorateurs. Lorsque nous saisissons qui est Dieu, notre vie est entièrement bouleversée. L’Écriture nous déclare notre raison de vivre : « Soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez, soit que vous fassiez quelque autre chose, faites tout pour la gloire de Dieu. » (1 Co 10.31). Que signifie glorifier Dieu? John Piper explique : « Il ne peut être question de rendre Dieu plus glorieux. C’est plutôt reconnaître sa gloire, la mettre au-dessus de toutes choses et la faire connaître4. »

La gloire de Dieu doit avoir préséance sur notre plaisir, nos ambitions et nos projets. Elle doit déterminer nos choix et affecter notre manière de parler, d’agir et de vivre. La gloire de Dieu est la raison qui sous-tend toute chose dans la vie du chrétien. Ce matin, au petit-déjeuner, j’ai mangé des rôties au beurre d’arachides; j’ai mangé parce que j’avais faim et qu’il est bien de manger quand on a faim. Il est bien de se nourrir pour avoir de l’énergie afin de pouvoir faire nos tâches. Il est bien de manger des aliments nutritifs pour être en santé. Mais la raison ultime derrière mon petit déjeuner c’est la gloire de Dieu. Dieu est glorifié lorsque nous employons notre énergie à le servir, à lui obéir, à glorifier son nom. C’est donc à la gloire de Dieu que j’ai mangé mes rôties au beurre d’arachides. Dans quelques jours nous célébrerons l’anniversaire de notre fille. Il est bien de souligner l’anniversaire de nos enfants afin qu’ils sachent que nous avons de l’intérêt pour eux et que nous les aimons. La raison ultime cependant c’est la gloire de Dieu, car c’est lui-même qui nous a commandé d’aimer nos enfants. Dieu est donc glorifié lorsque nous le faisons.

Nous travaillons parce que cela est nécessaire afin de subsister. Le travail nous permet de pourvoir à nos besoins et à ceux des nôtres. Ces raisons, cependant, ne devraient pas être notre motivation ultime pour travailler. Nous travaillons parce que nous voulons que Dieu soit glorifié. Dieu a instauré le travail dès la création. En Éden, avant l’entrée du péché dans le monde, le travail existait. Le travail fait partie de l’existence de l’homme; il fut donné pour entretenir la création et la créature. Dieu est glorifié lorsque nous pourvoyons aux besoins de notre famille et à nos propres besoins en travaillant. L’Écriture déclare :

Si quelqu'un n'a pas soin des siens, et principalement de ceux de sa famille, il a renié la foi, et il est pire qu'un infidèle. (1 Tm 5.8)

Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas non plus. (2 Th 3.10)

Mais nous vous exhortons, frères, à abonder toujours plus dans cet amour, 11 et à mettre votre honneur à vivre tranquilles, à vous occuper de vos propres affaires, et à travailler de vos mains, comme nous vous l'avons recommandé, 12 en sorte que vous vous conduisiez honnêtement envers ceux du dehors, et que vous n'ayez besoin de personne. (1 Th 4.10- 12)

Tout chrétien doit comprendre que son travail, aussi ordinaire soit-il, a quelque chose de profondément spirituel puisqu’il sert à glorifier Dieu. Il ne s’agit pas simplement de travailler, mais d’exécuter son travail d’une manière qui glorifie Dieu. Le chrétien ne doit pas travailler avec une attitude de syndicaliste... Il doit être reconnaissant et travailler joyeusement. Il ne doit pas se plaindre continuellement de sa situation et réclamer toujours plus tout en espérant en faire toujours moins (Col 3.22-24). Il doit être honnête, ponctuel, productif et exemplaire, sachant que tous les regards sont sur lui et que Dieu lui demande d’être la lumière du monde (Rm 12.11 ; Mt 5.14). Le chrétien doit faire son travail dans le respect des lois et des autorités, il doit honorer son patron, s’il est employé, et bien traiter ses employés, s’il est employeur (Ep 6.5-9 ; Mt 22.21 ; Rm 13.1-7).

Mangeons, buvons, dormons, travaillons, vivons pour la gloire de Dieu. Ne pas le faire c’est de l’idolâtrie. Il y a quelque temps, un employé à la prison où je suis aumônier me compara à un héroïnomane. Les héroïnomanes, dit-il, ne vivent que pour leur prochaine dose, tout tourne autour de l’héroïne dans leur vie. Ce collègue me reprochait de tout considérer du point de vue de la religion, alors que ma foi aurait due être un compartiment isolé des autres compartiments de ma vie. Je ne lui parlais pas toujours directement de Dieu, mais il voyait bien que peu importe le sujet que nous abordions : politique, actualité, famille, notre travail, etc., ma foi en Dieu transparaissait sur tout. Son reproche me fit l’effet d’un compliment. Je crois pertinemment qu’on ne peut détacher aucune partie de l’existence de son Auteur. Si ce n’est pas le Créateur qui détermine notre vie, ce sera la créature.

2. Portez des fruits pour la gloire de Dieu

Ce ne sont pas seulement nos actions qui doivent glorifier Dieu, mais notre caractère. Jésus
dit : « Si vous portez beaucoup de fruit, c'est ainsi que mon Père sera glorifié, et que vous serez mes disciples. » (Jn 15.8). Quels sont les fruits que nous devons porter? Voici une liste de mauvais fruits qui ne doivent pas être dans notre vie (Ga 5:19-21) : l'impudicité, c'est-à-dire toute forme de sexualité illicite. L'impureté, c’est-à-dire ce qui souille moralement, ce qui est contraire à la loi de Dieu. La dissolution, c’est-à-dire la recherche licencieuse de la satisfaction des sens. L'idolâtrie, ce qui cherche à prendre la place de Dieu dans le cœur de l’homme. La magie, l’occultisme et les spiritualités qui ne viennent pas de Dieu. Les inimitiés (le contraire de l’amitié), les querelles, les jalousies, les animosités, les disputes, les divisions, les sectes, l'envie, l'ivrognerie, les excès de table, et les choses semblables. Émondons toutes ces mauvaises œuvres de nos vies.

Voici neuf fruits qui glorifient Dieu (Ga 5.22-23) : premièrement l’amour. L’amour c’est le don de soi; c’est de passer par-dessus les fautes des autres. L’amour c’est le lien de la perfection dans toutes nos relations. L’amour c’est ce que nous devons à tous les hommes (Rm 13.8)... même nos ennemis (Mt 5.44). L’amour c’est la vertu cardinale, car elle inclut toutes les autres vertus. Nous devons aussi porter le fruit de la joie. Le chrétien peut toujours se réjouir, car aucune misère ne peut se comparer à la gloire qui l’attend. Si nous ne sommes pas joyeux, c’est que nous ne mettons plus notre bonheur en Dieu. Ensuite, Dieu est glorifié par notre paix. La paix du chrétien est à la fois objective et subjective. Le chrétien est en paix avec Dieu et il recherche la paix avec tous les hommes. Le chrétien est également en paix au-dedans de lui, parce qu’il se confie en Dieu il est serein. Un autre fruit est la patience. Le mot grec signifie à la fois la patience envers nos semblables, mais également la patience dans toutes les circonstances de nos vies. L’Esprit nous rend capables de supporter tout.

L’Esprit produit également le fruit de la bonté en nous. Le modèle de bonté par excellence c’est Dieu. Il n’y a qu’une seule chose qui puisse expliquer que Dieu ait donné son Fils à des impies afin de les sauver : sa bonté. Faire du bien pour recevoir quelque chose en retour ce n’est pas de la bonté, c’est de l’opportunisme. Faire le bien gratuitement et continuer à faire le bien même lorsqu’on nous fait du mal, c’est l’essence de la bonté. La bénignité, un autre fruit, est similaire à la bonté avec un accent particulier sur la douceur. Il y a une idée erronée voulant qu’un chrétien ne doive jamais juger qui que ce soit et accepter les gens tels qu’ils sont. Cela n’est pas de l’amour, c’est de la complaisance. L’amour dit la vérité et celle-ci est définie par Dieu et non par l’homme. Cependant, dire la vérité à quelqu’un n’est pas tout, il faut le faire avec douceur. Un chrétien doit corriger les déviances de la culture dans laquelle il vit, mais il ne doit pas le faire avec une attitude arrogante, haineuse et hostile, mais avec douceur, humilité et miséricorde.

Ensuite, notre caractère doit être marqué par la fidélité. Cette qualité inclut la persévérance, la loyauté, la constance, la fiabilité. Nous devons manifester ces qualités avec nos proches, envers nos frères et sœurs en Christ et envers tous les gens que nous côtoyons, car lorsque nous sommes fidèles envers les hommes, nous sommes fidèles envers Dieu. Le mot grec traduit par « fidélité », veut également dire foi; ce qui nous rappelle que la foi est l’œuvre du Saint-Esprit (cf. Jn 6.29). Le huitième fruit c’est la douceur. Le mot original signifie gentillesse, humilité. Un chrétien ne doit jamais se permettre d’être impoli ou méchant; il doit être au contraire être altruiste. Dieu est honoré lorsque ses enfants agissent avec courtoisie, gentilhommerie et civisme. Le dernier fruit de l’Esprit est la tempérance; il s’agit de la maîtrise de soi. Nous devons glorifier Dieu en domptant notre langue (Jc 3.2-8). Nous devons maîtriser nos réactions, nos sentiments et nos actions afin que Dieu soit glorifié. Nous devons éviter d’être impulsif ou excessif.

3. La famille théocentrique

J’aimerais ajouter un troisième et dernier point. Non seulement nos actions et notre caractère doivent glorifier Dieu, mais notre foyer. Tout au long de l’Écriture sainte, nous retrouvons le principe suivant : « Moi et ma maison, nous servirons l'Éternel » (Jos 24.15). Servir Dieu n’est pas seulement une affaire personnelle, c’est une affaire de famille. Vous ne devez pas simplement vous assurer de la santé spirituelle de votre vie; votre foyer doit glorifier Dieu.

Le mariage et la famille sont des institutions merveilleuses que Dieu a données aux hommes et lorsqu’elles sont conservées selon les directives divines, elles sont une grande bénédiction. Nous vivons dans une société qui considère que le but d’un couple est d’être heureux. Ainsi, lorsqu’un couple n’est plus heureux, il n’a plus de raison d’être. En vérité, le but d’un couple est de glorifier Dieu. Je ne connais aucune autre recette qui assure le fonctionnement de l’amour dans le couple et, par conséquent, la pérennité de celui et de la famille qu’il supporte.

Voyez-vous, Dieu me commande d’aimer ma femme et d’en prendre soins comme Christ a aimé l’Église. Peu importe mon humeur, peu importe l’humeur de mon épouse, peu importe les circonstances ou les événements, je dois aimer la femme que j’ai mariée. Inversement, Dieu commande à ma femme de m’aimer et de m’être soumise comme l’Église l’est à Christ. Elle doit le faire peu importe ma faiblesse ou mes erreurs, peu importe son désir d’être soumise ou de m’aimer. L’amour est un commandement. Bien entendu nous ne réussissons pas parfaitement nos rôles respectifs, mais nous tendons continuellement dans cette direction. Et parce que nous n’arrivons pas à nous aimer comme Dieu nous le demande, nous avons quotidiennement besoin de la grâce et du pardon de Dieu. Notre mariage et notre famille reposent donc sur le fondement solide et sûr de la miséricorde divine.

Concernant les enfants... L’objectif suprême que nous devons mettre en priorité dans la vie de nos enfants c’est le royaume de Dieu (Mt 6.33). Notre préoccupation première ne doit pas être les performances académiques ou sportives de nos enfants. Ce qui est le plus important ce n’est pas qu’ils aient des amis ou qu’ils participent à toutes sortes d’activités sociales. Leur santé, leur estime personnelle, leur avenir, le développement de leurs talents ne doivent pas avoir la première place dans notre façon de les éduquer. Toutes ces choses ont leur importance, mais ce qui vient avant tout c’est la gloire de Dieu. Nous devons apprendre à nos enfants à vivre pour la gloire de Dieu et pour rien d’autre. Bien sûr, nous ne pouvons pas convertir nos enfants, Dieu seul le peut. Mais nous devons leur inculquer les principes d’une vie qui glorifie Dieu et chercher à développer en eux un caractère pieux. Savez-vous pourquoi cela est si important? Parce que si Christ n’est pas la raison de vivre de nos enfants, les idoles le seront.

J’ai réalisé, à mes dépens, comment une chose bonne pouvait devenir destructrice lorsqu’elle occupe la place de Dieu... Les parents doivent faire bien attention de ne pas placer eux-mêmes des idoles dans la vie de leurs enfants. Voici un triste exemple qui illustre parfaitement ce que je veux dire. Il s’agit de l’histoire de Thomas racontée par Voddie Bauchamp dans son livre Family Driven Faith5. Thomas a grandi dans une famille chrétienne, il était un bon garçon, participait au groupe jeunesse de son Église, fréquentait une chrétienne et recevait une formation de disciples les week-ends.

Thomas a commencé à fréquenter une université chrétienne où il a obtenu une bourse d’études grâce à ses talents exceptionnels comme joueur de baseball. C’est là que les choses ont commencé à se gâter. Dans l’espoir d’être conseillé, le père de Thomas raconta au pasteur Bauchamp comment la vie de son fils avait basculée. Son fils ne fréquentait plus d’Église, il participait à une étude biblique en semaine, mais n’appartenait plus à un corps de croyants... Thomas, qui avait généralement une bonne moyenne académique, vit sa moyenne dégringoler. Il entretenait de mauvaises fréquentations avec qui il faisait la fête et buvait les jours de semaines. Finalement, Thomas fut suspendu de l’équipe de baseball après avoir échoué un test de dépistage de stéroïdes. Son père fut si chaviré qu’il décida ne pas le renvoyer à cette université l’année suivante le temps que son fils reprenne sa vie en main. Le père de Thomas ne s’expliquait pas ce revirement dans la vie de son fils et se demandait s’il n’avait pas lui-même raté quelque chose dans l’éducation de son fils...

Thomas n’était pas un simple joueur de baseball, depuis son enfance il fut destiné par ses parents à devenir un joueur professionnel. Il débuta le baseball dès l’âge de six ans, à neuf ans il avait un entraineur privé. Les parents de Thomas firent de nombreux sacrifices pour développer le plein potentiel de leur fils : ils investir d’importantes sommes d’argent, se déplacèrent souvent et parfois sur de grandes distances pour qu’il puisse pratiquer ce sport, ils ajustèrent leur horaire en fonction de l’horaire de baseball. Bien qu’ils étaient généralement de fidèles chrétiens, leur présence au culte était sporadique en raison des matchs et des entrainements de leur fils. Ils ne réalisèrent pas qu’ils enseignaient à leur fils de prioriser le baseball avant le quatrième commandement et que le jour du Seigneur devait être honoré seulement s’il n’y avait pas quelque chose de plus important pour prendre sa place.

Ainsi, lorsque Thomas se retrouva seul à l’université et qu’il eut à faire le choix entre l’Église et le plaisir avec ses coéquipiers, la base de son choix avait déjà été établie depuis longtemps dans sa vie. Lorsqu’il eut à choisir entre l’étude ou aller frapper quelques balles dans l’enclot, le choix était naturel. Et lorsqu’il dut faire face pour la première fois de sa vie aux limites de son talent, il a emprunté un raccourci illégal pour atteindre de meilleures performances. La conduite de Thomas n’avait rien d’étonnant quand on y pense; depuis son enfance il fut conditionné à vivre pour le baseball et à y conformer tous les autres domaines de sa vie. Thomas avait appris qu’il devait tout faire pour servir ce qui occupait la première place dans sa vie : le baseball. Sans s’en rendre compte, les parents de Thomas ont enseigné à leur fils à fléchir le genou devant une idole et à apporter des sacrifices à son autel. Le baseball est un sport formidable, mais s’il occupe la place de Dieu il entrainera, comme toutes les autres idoles, la corruption. Savez-vous pourquoi le premier des dix commandements est si important? Parce que les neuf autres en dépendent. Thomas a transgressé le quatrième, le cinquième, le sixième, le huitième et le dixième commandement, parce qu’il n’a pas appris à respecter le premier commandement : « Tu n'auras pas d'autres dieux devant ma face. »
(Ex 20.3). À quel point prenons-nous ce commandement au sérieux? Réalisons à quel point nous sommes privilégiés d’exister pour la gloire de Dieu et faisons nos délices de l’Éternel.

Voilà qui complète notre étude. À ce Dieu qui a parlé une fois pour toutes dans les saintes Écritures, qui nous a donné la foi et la grâce pour le connaître et avoir la vie en son Fils, le Christ-Jésus, soit la gloire aux siècles des siècles! Amen!

Lecture supplémentaire : 1 Th 4.1-12

1 M. Scott Peck, M.D., People of the Lie : The Hope for Healing Human Evil, New York, Touchstone, 1983, p. 168.

2 R.C. Sproul Jr., « Soli Deo Gloria », After Darkness Light, p. 199
3 J. I. Packer, Connaître Dieu, p. 149.
4 John Piper, Prendre plaisir en Dieu, p. 37.

5 L’histoire se trouve de la page 33 à la page 36.